Review

Label : Dome Records

Voilà un jeune prodige de la scène soul jazz, chanteur multi-instrumentiste venu de l’Oregon, qui incarne parfaitement l’archétype de l’hyper-artiste 2.0 (voire 3.0), alliant le meilleur des nouvelles et des anciennes générations. Alors qu’il affole toute la côte Ouest des Etats-Unis depuis 2 ans, provoquant tout autant de ravages à l’Est, il s’apprête finalement à débarquer sur notre vieux Continent. Déjà bien repéré et encadré par les anglais de Dome Records, la sortie officielle de son album éponyme arrive finalement en France en février 2015.

Ne vous fiez pas à sa frimousse de Robin Thicke ni à son air « bon sous tous rapports ! Jarrod en a la face « Blue eyed Soul », mais sa musique est bien plus profonde, durable, et encore moins le fruit d’un pillage grossier du répertoire de Marvin Gaye. Cherchez plutôt un alliage précieux entre Lewis Taylor (pour la sophistication raffinée et ses harmonies de génie) et les Jamie’s (Lidell pour la blancheur qui groove, Cullum pour la vitalité et la fraîcheur de son jazz). Si vous ajoutez à cela une aisance vocale providentielle bénie par les esprits de Stevie Wonder et Donny Hathaway, combinée à une virtuosité instrumentale au piano comme à la basse héritée de Chick Corea et Jaco Pastorius, vous obtenez l’extra-terrestre JL !

Penchons nous sur l’album sorti en 2014, son tout premier ! Passons vite sur la pochette du disque complètement ratée, quasiment trompeuse sur la marchandise. Un visuel fadasse, dont le portrait expiré d’un Jarrod « Bieber » en train de prier laisse craindre le pire. Non, nous n’avons toujours aucune idée des trésors que recèle cette galette. Alors écoutons… D’emblée çà sonne, c’est riche et çà touche à plusieurs registres. On se dit que c’est super bien fait et que ça fait penser à plein d’autres choses qu’on aime beaucoup. Ce disque est en effet une véritable boîte de Pandore : soul, funk, acid jazz, rare groove, nu soul, jazz, latin et fusion, gospel ! Pointe alors l’impression que ce Jarrod Lawson emprunte peut-être un peu trop à de nombreux artistes référents, voire écrasants, pour se faire une place bien à lui… Pourtant Jarrod s’affranchit de tout formatage et swingue entre tous ces styles, les fédérant autour d’un groove à toute épreuve en version belle et bien originale. Que ce soit à la première écoute comme aux nombreuses autres indispensables qui s’en suivent, cet opus est déconcertant de maturité et de fraîcheur à la fois.

 Douze tracks qui prennent leur temps, se développent, s’étalent, se renouvellent et nous embarquent pour presque 80 minutes de musique sans restriction. En termes de production et de composition, le niveau est tel qu’on peine à imaginer qu’il s’agit d’une toute première oeuvre. Aucune faute de débutant, la réalisation générale est incroyablement soignée, cohérente d’un morceau à l’autre et de qualité constante. Ce qu’on ressent également et qui fait plaisir, c’est qu’on a à faire à un vrai projet de musiciens, un groupe qui joue tout du long. Et même si Jarrod y occupe plusieurs postes, il n’y a pas l’ombre de programmations ni de machines. Cela confère à l’album une dimension vivante et humaine, parfois imparfaite, notamment lors de quelques moments de surenchère d’idées et d’arrangements. On trouve beaucoup d’alternances rythmiques, de variations mélodiques, de fulgurances harmoniques, ainsi que des passages aux dosages exagérés. Mais ces quelques déséquilibres provoquent tout autant d’instants de réjouissance et de contagion émotionnelle entre l’artiste et l’auditeur.

 On se rend vite compte que toutes ces références et inspirations évidentes ne sont plus des entraves pour apprécier l’originalité authentique de la musique de Jarrod. Lawson a parfaitement assimilé et synthétisé ses influences. Il a déjà trouvé une approche distinctive venant du jazz pour restituer cet héritage, tout en y apportant sa propre contribution. Il ne fait pas dans le mimétisme, ne singe pas, ne plagie pas.  Il ne cède pas à la facilité et ne se complait pas dans la ressemblance.

L’album a ce cachet anglais des productions brit funk qui rappellent les plus belles couleurs de l’acid jazz des années 90 peintes par des groupes tels qu’Incognito. Il s’inscrit également dans le sillon d’un José James à ses débuts, période Brownswood, sous l’égide de Gilles Peterson. Alors oui, il fait certaines choses « à la manière de », évoquants Stevie Wonder (« Spiritual Eyes« , « Together we’ll stand« ), George Duke / Earth Wind & Fire (« Sleepwalkers« ), George Benson (« Think about why« ), Joe Sample (« Walk in the park« ), José James (« All that surrounds « ), Omar (« Gotta Keep« ), Maxwell (« Needed« ), D’Angelo (« Music and its magical way« ),… Mais quelle aisance dans l’exécution, et sans jamais donner l’impression de forcer !

 Un sacré tour de force qui ne sacrifie pas la cohésion de l’album ni ne néglige l’émotion (le blanc bec m’a foutu le frisson sur le très pur gospel « Everything I Need » !). Débordant d’énergie et de sincérité, Jarrod ne laisse pas non plus en reste ses textes auxquels il apporte beaucoup de soin. Empreint de spiritualité qu’il met efficacement en chanson, c’est un auteur très conscient et poétique, très éloigné de la superficialité courante de la soul bon marché ou du funk au rabais bête et dansant. JL est sans conteste intelligent, généreux et entier dans son jeu et son chant à chaque instant. Il est vocalement impressionnant, techniquement virevoltant et littérairement bienséant. Portant tout l’album sur ses jeunes et déjà larges épaules, Il ne se planque derrière aucun « truc » de production.

Bien qu’il ne s’inscrive pas particulièrement dans l’air du temps (aucune velléité électronique « branchée »), ce premier album possède une facture classique au sens noble, l’assurant de bien vieillir et de faire date. A partir de là, imaginons la marge de progression de Jarrod Lawson : çà donne le vertige et excite au plus haut point ! On attend déjà la suite avec impatience, en live notamment. Je ne connais pas à ce jour d’autre artiste de la nouvelle génération capable de proposer et de réussir une telle alchimie de styles dans le respect des anciens mais avec l’audace d’un gamin. Sinon citez m’en ?

Album highlights (ATN’s favorite tracks) : « Spiritual eyes », « Together we’ll stand », « Sleepwalkers », « Music and its magical way », « Everything I need »

>> Extrait concert au Ronnie Scott : https://www.facebook.com/video.php?v=915207311857062&set=vb.111188225592312&type=2&theater

>> »I wish » piano vocal cover : http://youtu.be/LRGCmmE75Yg

 



About the Author

FonkATN
ATN est un DJ « gastronome musical » qui propose depuis plusieurs années des sets aux saveurs Soul Food, Disco Funk Dishes et Jazz Flavors pimentés de Grooves Electro. C'est à la qualité de ses sets qu'on reconnaît une soirée très "sélecte". Intégriste du Funk et suppôt de la Soul, DJ ATN est surtout un digger invétéré de tous les grooves, résident du New Morning et nouveau membre du collectif "Jazz Attitudes". Il est en plus un organisateur de soirées/concerts à surveiller (Kind of New, Soul/Brazilian Successions au New Morning) et un selector pour des compilations (Brazilian Funk Affair). Il se lance enfin dans la production musicale de remixes en collaboration avec les talentueux producteurs/arrangeurs Alex FINKIN (Aloe BLACC, HAIR, Vega Records) et YOUNG PULSE (JURIS, GAMM Records). En plus, il écrit aussi pour Fonkadelica.com !