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Interviews

16 août 2014

SERGIO MENDES – Rencontre et Interview

Sergio Mendes: « J’ai joué « The Look of Love» aux Oscars avec Fred Astaire ! »

Avec « Magic » (Okeh/Sony Music), le grand Sergio Mendes, qu’on a vu au festival des 5 continents à Marseille cet été, fait un retour rutilant accompagné de la crème de la musique brésilienne : Carlinhos Brown, Seu Jorge, Milton Nascimiento, Ana Carolina… Rencontre interview de Julien Le Gros pour FONKADELICA, avec un gourmet, amateur de bon vin qui parle un français impeccable.

 

Sergio Mendes Que voulez vous dire avec ce titre « Magic » ?

Ce disque c’est la magie de la rencontre. Pour moi ce qui prime c’est la mélodie. Et ensuite les harmonies, les arrangements. Quand je crée, je commence avec la chanson et après je pense à qui peut travailler avec moi sur une collaboration musicale. Dans ce disque il y a des musiciens du Brésil mais aussi des États-Unis. Le formidable bassiste Alphonso Johnson, le guitariste Paul Jackson Jr sont des amis de longue date. Ce sont des gens qui amènent leur touche et leur sentiment pour la musique brésilienne. C’est le même feeling avec tous les artistes de ce disque : Will Iam, John Legend, Seu Jorge, Ana Carolina… C’est un travail collectif sur une douzaine de chansons avec des styles différents que les gens peuvent écouter du début à la fin. C’est fluide et ça coule comme une rivière.

Enregistrer à Salvador de Bahia au coeur de la musique afro-brésilienne c’était important pour vous ?

J’aime faire ça depuis longtemps. A Bahia il existe une musique totalement différente de la musique de Rio de Janeiro. Ça c’est la beauté de la diversité de la musique brésilienne. A Bahia j’ai enregistré avec Carlinhos Brown et Mika Muti. J’ai commencé à travailler avec Carlinhos pour la première fois sur l’album « Brasileiro » qui a gagné un Grammy award en 1992. C’est un musicien exceptionnel, compositeur, guitariste, percussionniste. J’ai aussi beaucoup travaillé avec le claviériste arrangeur Mika Mutti,  qui a longtemps été avec Carlinhos, avant d’avoir son groupe. Là-bas il y a des rythmes qu’on ne trouve que dans la région de Bahia. Quand on arrive à Rio ce sont d’autres rythmes et un autre type de Samba. C’est toujours lié à l’Afrique mais c’est encore une autre Afrique ! J’adore ces percussions afro-brésiliennes, les guitares… Une fois à Los Angeles on a ajouté les pointures comme Alphonson Johnson, Paul Jackson Jr, Mike Shapiro qui joue avec moi depuis longtemps et Scott Mayo qui a fait les arrangements de cuivres et joue le saxophone.

C’est aussi un disque intergénérationnel entre la jeune chanteuse Maria Gadu et la légende Milton Nascimiento

Maria Gadu n’a que vingt-sept ans. Elle est guitariste. On a composé ensemble cette chanson dans le studio « Meu Rio ». Elle a une voix merveilleuse. Ana Carolina aussi. Milton Nascimiento fait partie de ma génération. C’est l’un des grands compositeurs brésiliens de tous les temps. Il a écrit cette chanson « Olha a rua » spécialement pour mon disque. Seu Jorge aussi a une voix merveilleuse. Il a un instinct de la percussion, du rythme, de l’improvisation. Je chante avec lui sur cette chanson « Sou eu »qui est un standard que je jouais pour mon professeur de musique il y a cinquante-cinq ans. Quand j’ai rencontré Seu Jorge je lui ai proposé de faire un arrangement 2014 de cette chanson. On a fait ça ensemble. Je suis content du résultat. J’aime l’éclectisme musical de cet album, qui est tourné vers le Brésil, mais montre aussi les affinités du Brésil avec des artistes comme John Legend et Will Iam.

Il y a aussi une chanteuse qui vous est chère sur l’album: Gracinha Leporace

C’est ma femme depuis longtemps. Elle a une très belle voix, unique. Elle interprète la chanson « When I fall in love »  écrite par le grand guitariste et compositeur Toninho Horto, de Mina Gerais, la région de Milton Nascimiento. Les gens de cette région ont un autre groove que j’aime beaucoup.

Sergio-Mendes-Magic-news

Il paraît que Will I Am avec lequel vous enregistrez depuis 2006 était une groupie absolue de vous

En 2004, j’ai été surpris quand Will I Am est venu chez moi à Los Angeles avec tous mes disques. On a fait l’album « Timeless » deux ans plus tard. C’est un génie. Il pense les choses à l’avance. Il ramène des sons spéciaux. J’adore travailler avec lui. On a fait un morceau de danse « My my my my love » la fusion du Funk de Rio de Janeiro avec Will I Am.

C’est aussi lui qui vous a présenté John Legend

John Legend est dans le panthéon de la Soul Il est très jeune. Mais il a une voix formidable. A certains moments il me fait penser à Nat King Cole. A d’autres il me fait penser à Stevie Wonder. Sa voix est incroyable. C’est une personne unique, passionnée, magique. On a écrit ensemble cette chanson « Don’t say goodbye » dont je suis très fier. Ça va sortir comme un single en septembre aux États-Unis et dans le monde

Sur l’album vous avez fait un single pour supporter le Brésil au Mondial « One nation » mais ça ne leur a pas porté chance !

C’est le football ! C’est un jeu. Les allemands ont très bien joué. C’était mérité. Un score de 7 à 1 on ne peut rien dire! Ça reste une chanson que j’adore, qui symbolise l’esprit du Brésil, du football et dans laquelle, moi et Carlinhos Brown on a exprimé beaucoup de joie.

Un mot sur Antonio Carlos Jobim qui vous a initié à la Bossa Nova

C’est le père, le parrain de la Bossa nova. C’est grâce à lui que ce courant a commencé. Il faisait des mélodies magiques. Il a composé plus de six-cent chansons qui sont de véritables oeuvres d’art. C’était un grand ami et mon mentor. Il m’a beaucoup aidé. Quand je joue ses standards comme « Garotta de Ipanema », « Desafinado » qu’il a composé il y a cinquante ans ça garde la même fraîcheur aujourd’hui. Quand Stevie Wonder est venu au Brésil il y a deux ans il a joué « Girl from Ipanema ». C’est ça que j’aime dans la musique d’Antonio Carlos Jobim. Elle est intemporelle. C’est le grand compositeur de la musique moderne brésilienne. J’ai de grands souvenirs avec lui pendant trente ans qui me donnent de la saudade, la nostalgie. Quand il jouait je regardais le placement de ces mains au piano. L’architecture musicale, les rythmes, l’harmonie, les mélodies étaient magiques dans sa musique.

Vous même vous avez débuté par de la musique instrumentale avec le Sexteto Bossa Rio en 1961 et l’album « Dance Moderno »

On jouait du jazz brésilien. C’était un ensemble instrumental avec des trombones, un saxophone. On improvisait sur des morceaux brésiliens de Jobim, de Baden Powell, de Joao Gilberto. C’est un groupe qui a marqué cette période : Sergio Mendes et le Sexteto Bossa Rio. 

Enchaîner un an plus tard avec un album en sideman de Cannonball Adderley vous partiez bien dans la musique ! 

C’est une rencontre merveilleuse: le disque avec Cannonball Adderley: « Cannonball’s bossa nova ». Comme de pouvoir rencontrer Dizzy Gillespie et Stan Getz. Horace Silver qui vient de décéder a été une grande influence pour mon piano. J’ai beaucoup écouté sa musique et observé ses jeux de mains. Je l’aimais beaucoup. C’est un des plus grands. Il est venu chez moi dans ma petite ville de Niteroi en 1963. Il restait dans mon appartement. Tous les jours on était ensemble. J’ai de beaux souvenirs de lui.

A votre arrivée aux États-Unis vous avez aussi côtoyé le gratin du Jazz West Coast

Quand je suis arrivé aux Etats-Unis en novembre 1964 j’allais à la boîte de nuit de Shelley Manne : « Shelley Manne’s hole » à Los Angeles. J’ai fait des auditions là-bas. J’y ai vu tout le monde: Chet Baker, Shorty Rodgers, Barney Kessel, tous les musiciens du Jazz West Coast. C’était un moment fantastique de ma vie.

Comment avez vous été signé sur le mythique label des frère Ertegun Atlantic Records ?

J’ai connu Nesuhi Ertegun (le frère aîné d’Ahmet NDLR)  Il était venu au Brésil au début des années 60  pour enregistrer avec Herbie Mann. On est devenus copains pour la vie. Ça a été un autre de mes mentors. Il m’a ouvert une grande porte dans le monde musical en me permettant de faire sur son label Atlantic records le premier disque que j’ai enregistré aux États-Unis: « The swinger from Rio » en 1966 avec Hubert Laws à la flûte,  Antonio Carlos Jobim à la guitare, Phil Woods au saxophone, Art Farmer à la trompette. Nesuhi m’a aussi initié au surréalisme. C’était un grand collectionneur de peinture surréaliste. Il avait une collection fantastique en commun avec Daniel Filippachi (grand promoteur du Jazz sur Europe 1, animateur de l’émission « Salut les copains » NDLR) avec des Magritte, Max Ernst… C’était aussi, comme moi un grand amateur de vin et de nourriture! Après ça j’ai connu Herb Alpert et Jerry Moss qui m’a invité sur son label « A and M records ». La suite on l’a connaît: mon groupe « Brasil 66 » et la chanson « Mas que nada »…

Que vous a apporté Herb Alpert le pape de l’Easy listening des années 60 ?

Herb a ouvert un chapitre très important dans ma vie. Il avait son orchestre le « Tijuana Brass » A and M venait de débuter. C’était une maison de disques merveilleuse qui m’a laissé la possibilité de faire ma musique librement. Mon groupe « Brazil 66 » est devenu une marque. Quand on a enregistré « Mas que nada » c’était la première fois qu’une chanson en portugais atterrissait dans les charts du hit parade mondial de la Pop! C’est ce succès qui a vraiment lancé ma carrière dans le monde.

Comment l’expliquez-vous puisque « Mas que Nada » est une composition du grand Jorge Ben?

Je crois que c’est dû à la force de cette mélodie géniale de Jorge Ben. Je l’ai toujours remercié d’avoir écrit cette belle chanson. Quand j’étais au Brésil au club carioca le « Bottles bar » je jouais « Mas que nada » en trio, en quartette. C’était une mélodie qu’on jouait tous les jours et que j’aimais beaucoup. Ce qui a peut-être fait la différence avec « Brasil 66 » c’est notre arrangement original à l’époque, avec ces chœurs féminins. Quarante ans après on a refait cet arrangement avec Will I Am !

 Autre standard que vous avez repris: « The look of love » de Burt Bacharach

C’est une chanson que j’ai popularisée avec « Brasil 66 ». Elle a été nominée pour les Oscars en 1968. On a joué cette musique pour la cérémonie des Oscars. Il y a une vidéo où je joue avec Fred Astaire ! Il faut que je retrouve ça parce que c’est génial! On le voyait danser sur ma version de « The look of love ». C’est également une mélodie que j’ai eu l’occasion de réarranger quarante ans après avec Fergie et Will I Am sur l’album « Encanto ». J’adore ça! On ne peut pas faire ça tout le temps. Je n’ai pas de formule magique pour faire un succès comme celui là. C’est mon intuition, ma curiosité qui m’amène à ça.

Vous accordez beaucoup d’importance aux voix dans vos oeuvres.

Une grande mélodie c’est bien mais il faut aussi des mots. Mélodie et mots! Je ne suis pas chanteur. Je suis pianiste. Avoir de belles voix autour de moi comme Lani Hall, la femme d’Herb Alpert sur « Brasil 66 » ça me donne beaucoup de plaisir !

sergio mendes 77

A propos de voix Stevie Wonder vous a dédié un morceau  «  The real thing » à l’époque de votre groupe « Brasil 77 » en 1977

J’ai rencontré Stevie Wonder dans une boîte de nuit au Brésil il y a bien longtemps! Ensuite quand j’ai vécu à Los Angeles il m’a appelé pour me dire qu’il aimerait chanter une chanson en portugais. Il m’a demandé de lui écrire des paroles. Je l’ai fait même si je ne suis pas parolier. Il l’a chanté. Ensuite il m’a dédié cette chanson « The real thing » qu’il a joué au clavinet avec moi en studio. Trente ans plus tard quand je me suis retrouvé en studio avec Will I Am pour « Timeless ». Je travaillais sur une chanson de Baden Powell: « Berimbau ». Stevie était dans le studio à côté, ignorant que j’étais là. Il arrive et me dit: « Sergio, est-ce que je peux amener mon harmonica demain? » Will I Am était comme fou! « Mais c’est pas possible? »Il n’y avait rien de planifié. Stevie a fait un solo fantastique. J’adore la spontanéité et la magie des rencontres !

Pourquoi cette coupure discographique de dix ans entre « Oceano » et « Timeless »: 1996-2006 ?

Avant on produisait beaucoup d’albums à la chaîne. J’ai voulu m’arrêter un peu. Je n’étais pas en vacances. Je travaillais. Je faisais toujours des concerts, des tournées, mais je n’avais plus de désir d’enregistrer. C’est quand j’ai rencontré Will I Am que ça m’a donné envie de m’y remettre, dix ans plus tard.

Sur « Timeless » vous avez joué avec India Arie, Q Tip Erykah Badu Jill Scott….

C’est Will qui a amené tous ses amis. J’étais vraiment surpris de voir que tous ces jeunes artistes étaient fan de ma musique. Ils ont amené leur saveur. J’ai écrit une chanson avec Jill Scott, avec Erykah Badu et c’est aussi à ce moment que je me suis lié d’amitié avec John Legend.  Ça fait déjà dix ans! Le temps passe! J’aime faire des expériences musicales novatrices et inédites.

Quel est votre programme ?

Je suis tout le temps en tournée « on the road ». On a fait beaucoup de villes en Europe. J’aime la France.Il n’y a pas que la musique. J’ai un ami vitculteur à Pauillac, près de Bordeaux qui fait des vins sensationnels Je aussi fasciné par le Japon. Dans la vie on peut goûter à tout, amener notre musique et découvrir les cultures de ce monde.

Vous vivez à Los Angeles. Retournez-vous souvent au Brésil ?

Tous les ans je vais un ou deux mois au Brésil avec ma femme Gracinha.  On y a de la famille, des amis, deux garçons dont l’un est batteur, l’autre guitariste. C’est important d’y retourner. C’est à force d’y aller que je connais les gens comme Maria Gadu, Ana Carolina.. Au Brésil il y a des artistes très intéressants, de grands peintres comme  le célèbre Vik Muniz, des architectes… Le Brésil c’est fantastique !

Photos Copyright Okeh/Sony music

En savoir plus : http://www.sergiomendesmusic.com/

 

 



About the Author

Julien Le Gros
Je suis journaliste indépendant spécialisé dans les musiques noires, de l'Afrique en passant par les diasporas. Pigiste entre autres pour Afriscope Africultures Jazz Magazine Mondomix, j'ai pu interviewer de nombreux artistes internationaux comme Leon Ware, Patrice Rushen, Mulatu Astatké, Alpha Blondy, Malavoi, Femi Kuti, Jon Hendricks ou encore Hugh Masekela.




 
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