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Interviews

13 mai 2014

ROBERT GLASPER : « A six ans je jouais de la batterie sur du Whitney Houston! » (Interview)

Robert Glasper était en concert à Paris à la Cigale en mars dernier pour défendre « Black radio 2 ».

Rencontre Interview de Julien Le Gros avec un trentenaire surdoué qui a su se rendre indispensable dans la musique afro-américaine

 

Comment s’est passé le concert  à la Cigale avec Raheem De Vaughn?

Très bien. C’était mon invité spécial. On se connaît depuis quelques années. On a toujours pensé  faire quelque chose ensemble. Quand je suis venu en Europe ça a été l’occasion.

Black Radio 2 est beaucoup plus Rn’B que le premier opus. Pourquoi?

 Le premier album « Black radio » a gagné le Grammy award de l’album R’n’b l’année dernière. Je ne voulais pas refaire le même album. J’aime le R’n’b. Puisqu’on a gagné ce titre, je me suis dit: autant faire un album entièrement R’n’B!

D’où vient  l’idée de « Black radio »?

J’ai écrit la chanson « Black radio » avec Mos Def en 2005. Cela fait référence à la boîte noire « black radio »  dans les avions qui permet de faire conserver toutes les données en cas de crash aérien. Dans le même sens je pense que la grande musique survit. Peu importe ce qui se passe autour, avec une industrie musicale qui nous impose un tas de musique médiocre. La bonne musique s’en sort toujours. J’ai appelé la chanson et l’album « Black radio » à cause de cela. J’ai la prétention de penser que ma musique survivra aussi!

Pourquoi tous ces invités prestigieux?

A l’origine, je n’avais prévu que six invités sur l’album. Je voulais faire un album coupé en deux: la moitié avec mes invités spéciaux et l’autre avec mon orchestre. Mais je suis ami avec tellement d’artistes que je me suis dit: « Faisons un album entièrement constitué d’invités. » C’est une démarche qui sort de l’ordinaire dans  le Jazz et le R’n’B d’avoir différents invités dans différents morceaux. C’est beaucoup plus courant dans le Hip Hop. Ça ne m’a pas pris longtemps pour avoir le feu vert des artistes. Je leur ai envoyé un SMS et ils m’ont dit oui parce que ce sont mes amis.   Ce qui a ralenti le processus c’est de devoir régler toute la paperasse avec les avocats, les managers. S’accorder sur l’emploi du temps de chacun. Quand j’ai fait le premier « Black radio » ce n’était qu’avec des amis. Pour le deuxième je voulais faire quelque chose de différent: des amis et d’autres. Je ne connaissais pas Emeli Sandé, Faith Evans, Brandy, Snoop Dogg. Je connaissais tous les autres (Common, Lalah Hathaway, Anthony Hamilton, Jill Scott, Norah Jones...).

Comment avez-vous travaillé avec eux?

Ca dépend. Je travaille différemment suivant les individualités de chacun. Avec certains on était en studio avec l’orchestre et on a fait une session live. Il y en a d’autres avec lesquels on a du s’envoyer des fichiers partagés parce qu’à cause de leur emploi du temps on ne pouvait pas se rencontrer physiquement.. J’envoyais l’instrumental. Ils ont posé leur voix dessus en studio et me l’ont renvoyé.

 On dit que vous composez souvent dans un style Hip Hop

Cela dépend de mes compositions et pour qui j’écris. Chaque morceau est différent. Dans mes albums j’écris quelque chose de spécifique en fonction de mes invités. Quand je pense à Anthony Hamilton je pense à sa personnalité et quelque chose me vient qui reflète ce que doit donner mon association avec son univers musical.

Vous faites partie d’une génération qui mélange naturellement le Hip Hop et le Jazz

C’est très naturel pour moi de mélanger le Hip Hop et le Jazz. Dans mon dernier album le Jazz n’est pas tellement présent. Je suis un musicien de Jazz. Ça veut dire que je suis expérimenté. J’ai une palette très large au bout de mes doigts. Mais tout ce que je fais n’est pas Jazz. « Black Radio 2 » est principalement un album R’n’b avec quelques petites touches de Jazz ici et là. Si cet album est R’n’B c’est parce que j’ai grandi en écoutant autant de R’n’B que de Jazz, de Gospel, de Rock.

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Vous avez trente-cinq ans. Comment expliquez-vous cette carrière fulgurante?

Je ne dirais pas que ça a été rapide. Je n’ai pas eu de signature sur un gros label (Blue Note pour Canvas NDLR) avant 2005. Avant cela mon premier album «Mood » est sorti chez Fresh Sound New Talent en Espagne. Ce succès que je connais correspond à ces dix dernières années où je suis vraiment dans le game et où j’ai pu faire mes propres disques. J’ai toujours fait du R’n’B, du Hip Hop, du Jazz, avec Bilal, Mos Def, Q Tip, Ledisi. J’ai joué du piano avec Maxwell. Avec le temps ça finit par marcher.

Qu’avez vous appris de votre mère chanteuse de Gospel à Houston?

Ma mère Kim Yvette Glasper était une chanteuse de Gospel, de Jazz, R’n’B à Houston, Texas. Elle chantait dans différents clubs tous les soirs et le dimanche matin c’était la directrice musicale à l’Église. La plus grande chose que j’ai appris d’elle c’est: « Il n’y a pas de barrières musicales. Tu peux faire tout ce que tu veux.» Elle même était comme ça. Elle chantait dans tous les genres sans complexes. Le fait de grandir à l’église apprendre à établir une connexion musicale avec les gens. L’Église c’est apporter l’esprit de Dieu en jouant. C’est pourquoi j’ai l’impression d’avoir une connexion avec les gens quand je joue. Ce n’est pas pour se la raconter. C’est avant tout l’idée de les faire se sentir bien. C’est la plus grande leçon que j’ai apprise. Ma mère disait: « Joue avec le feeling. L’essentiel n’est pas le temps que tu consacres à jouer où la complexité de ton jeu mais d’avoir le feeling. »

Il paraît que le piano n’est pas votre premier instrument

Mon premier instrument est la batterie. Je suis passé au piano quelques années après. A l’âge de six ans j’avais une batterie et je jouais sur du Whitney Houston dans mon garage. Le piano est un instrument à percussion. Ça explique pourquoi mon jeu de piano est très percussif. Il y a un lien entre les deux.

Vous avez aussi eu une relation privilégiée avec un batteur Chris Dave

On vient de la même ville Houston, Texas. On a fait la même école de Beaux-Arts à quelques années de décalage. C’est l’un des plus grands et inventifs batteurs de notre époque. Pas seulement pour ce qu’il joue et comment il le joue mais par la manière dont il prépare son set. Il a un son original et une manière novatrice pour faire différentes choses. On a commencé à jouer ensemble en 2002 et on a continué jusqu’à ce qu’il rejoigne mon trio et mon groupe Experiment en 2007. Chris Dave est sur les deux faces de mon album « Double booked », le trio et Robert Glasper Experiment. C’est un batteur versatile, sans barrière musicale. Il peut jouer tous les styles avec authenticité. Il est très constant, avec un don que beaucoup de musiciens n’ont pas. C’est ce qui en fait une icône musicale.

Autre complicité, celle qui vous unit avec le chanteur Bilal

J’ai rencontré Bilal, en 1997, à New York à la « New school for Jazz and Contemporary music».  A notre premier jour au lycée on s’est rencontrés. Depuis, on est les meilleurs amis du monde. J’ai travaillé avec lui sur sa première démo. La chanson qu’on a co écrit « When will you call? » lui a permis d’obtenir une signature en label qui a lancé sa carrière. C’est un de mes chanteurs préférés. Encore un gars qui a eu un don du ciel pour la musique. Il a chanté de l’Opéra, du Gospel, du Jazz; du RN’B… Il peut chanter n’importe quoi avec beaucoup de vérité. C’est pareil que pour Chris Dave. On peut partir n’importe où avec ces gars là sans aucune limite d’aucune sorte. Bilal est mon artiste préféré en terme de collaboration.

C’est avec lui que vous avez rencontré la légende de « Slum Village »: J Dilla

Quand Bilal a été signé en 1999 par « Interscope records » le premier producteur avec lequel il a travaillé c’était J Dilla. A l’époque on était encore au lycée. Bilal a dit au label: « Je veux que mon ami Robert Glasper nous aide. » On s’est envolés pour Detroit. On a travaillé pendant deux semaines avec J Dilla dans sa cave, au milieu de ses disques. C’était incroyable de le regarder produire ses beats. C’est un génie. Je n’ai jamais vu un gars faire des beats de cette façon. C’est assez fou! Il avait un million de disques et il savait exactement ce qu’il avait. Je l’ai vu assembler en un  quart d’heures vingt minutes des éléments qui prendraient des heures à n’importe qui d’autre. Il entendait les beats dans sa tête avant de commencer à travailler. Il savait comment ça devait sonner, quels disques utiliser. Il avait une mémoire hallucinante. Dans toute sa collection il connaissait chaque chanson, chaque élément de la production. C’était facile pour lui de récupérer des pièces et faire des samples.

Black-Radio-2- Robert-Glasper_ Photo Mike Schreiber

Côté MC vous avez été aussi servi en travaillant avec Mos Def…

Mos Def est extrêmement éclectique. C’est amusant. Parfois je dois lui rappeler qu’il doit rapper parce qu’il adore chanter! Il peut reprendre les chansons de n’importe qui. Il connaît les paroles de n’importe quel rap, n’importe quelle chanson. Pendant un concert il peut aisément aller de Wu Tang Clan à MF Doom en passant par Cyndi Lauper et Tony Williams : sa playlist est aléatoire! Il aime tellement la musique que c’est très sympa de jouer avec lui. Avec la quantité de musique qu’il a assimilé on peut aller dans n’importe quelle direction. Il aime apprendre. Quand on lui apporte une nouvelle chanson il part au quart de tour: « C’est quoi ça? Je veux poser dessus? » Il aime rapper sur des trucs un peu bizarres. C’est très intéressant.

Il y a eu aussi votre travail avec Q Tip sur « The Renaissance »

A Tribe called quest est mon groupe de rap préféré. C’est la musique que j’écoutais en boucle à l’école. Je jouais du Jazz. Quand j’ai entendu ce groupe de rap qui utilisait des samples de Jazz je sui dit: « C’est quoi ça? » Q Tip a été producteur sur pas mal de beats de ATCQ. Je suis fan de lui comme membre de ATCQ et comme un producteur génial. C’est aussi un grand ami. Pendant des années je suis allé chez lui faire de la musique. On a travaillé longtemps. Je suis heureux que « The Renaissance » soit finalement sorti. Rires

 Il paraît qu’Erykah Badu n’était pas à l’aise pour reprendre « Afro Blue » dans le premier « Black Radio »

 Elle était un peu inquiète: « Robert, je n’ai jamais fait de Jazz avant! Aide moi à m’en sortir!» Je lui ai dit qu’elle incarne l’essence du Jazz, naturellement, sans avoir jamais étudié cette musique à l’école. Ça a été une très bonne séance. On a bu quelques verres de vin et elle a tout donné. Elle a déchiré! C’est une personne charmante, les pieds sur terre et agréable dans le travail.

Qu’avez vous appris des pointures du Jazz comme Christian Mc Bride et Russell Malone avec lesquels vous avez débuté?

 J’ai fait ma première grande tournée avec Christian Mc Bride. Quand j’étais sur la route avec Christian je devais appeler ma mère chaque soir, après le concert pour lui dire que j’allais bien. J’étais encore au lycée et elle était très protectrice. Russell Malone a été ma plus longue expérience en tant que sideman dans un orchestre. Il m’a appris à m’amuser. Il est complètement hilarant. C’est un des gars les plus drôles que je connaisse. Il s’amuse tout le temps. Il se fait un point d’honneur de crée une émotion avec les gens quand il joue. C’est un des rares parmi mes aînés à ne m’avoir jamais dit de jouer d’une certaine façon ou que le Jazz ça doit être ceci ou cela. « La manière dont tu joues c’est ton son. C’est ce que tu es. Continue de faire ça. » Il m’a dit ça en 2001 quand il m’a entendu jouer. « Tu as quelque chose de différent. Garde ça! »

Vous qui avez joué avec presque tout le monde avec qui avez-vous envie de collaborer?

J’aimerais travailler avec Thom Yorke et Bjork et le faire à New York! Rires Je n’ai jamais rencontré ces personnes mais j’aime leur musique depuis longtemps. Stevie Wonder aussi. Je l’ai déjà rencontré mais je n’ai jamais travaillé avec lui. J’espère qu’un jour ça arrivera.

Et pour la suite qu’envisagez-vous?

Je n’en sais rien. J’aimerais faire un album entier de Gospel. Puis, un album Hip Hop. J’ai différentes idées. On va voir ce que ça va donner.

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About the Author

Julien Le Gros
Je suis journaliste indépendant spécialisé dans les musiques noires, de l'Afrique en passant par les diasporas. Pigiste entre autres pour Afriscope Africultures Jazz Magazine Mondomix, j'ai pu interviewer de nombreux artistes internationaux comme Leon Ware, Patrice Rushen, Mulatu Astatké, Alpha Blondy, Malavoi, Femi Kuti, Jon Hendricks ou encore Hugh Masekela.




 
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12 Comments


  1. RT @Fonkadelica: ROBERT GLASPER : « A six ans je jouais de la batterie sur du Whitney Houston! » (Interview):  Robert… http://t.co/rZv8ip…


  2. Super interview ! J’ai eu la chance de le voir en mars dernier….. Grand Grand moment de musiques !


  3. Oui très belle interview merci à Julien Le Gros ! 😉



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