Review

Label : King Records (1963)

Alors que le film Biopic « Get on Up » est sorti sur les écrans … c’est pour nous l’occasion de revenir sur un des grands disques du maître de la Soul. Le 1er Live At the Appollo, en 1962 !

Au début des années soixante, si le nom de James Brown circule au sein du chitlin circuit, la Sex Machine n’a pas encore tout à fait réussi à exporter sa soul abrasive au-delà du cercle confiné du circuit noir. Déjà doté d’un sens aiguisé du marketing, et en dépit du scepticisme de Syd Nathan, boss de King Records – celui-là même qui refusa de publier « Please, Please, Please » six ans plus tôt – James Brown est convaincu du potentiel commercial, sinon d’image, d’un album Live capturant l’essence de ses performances scéniques sauvages. Si Ray Charles a réussi à fédérer autour de son Live At Newport de 1958, pourquoi pas lui ?

En octobre 1962, la James Brown Revue prend possession de l’Apollo Theater pendant une semaine entière, donnant jusqu’à deux concerts quotidiens. Fidèle à sa réputation d’ Hardest Working Man in Show Business, Brown impose un rythme stakhanoviste et une précision millimétrée à ses musiciens.

Sans le soutien de son label, il assemble lui-même l’argent nécessaire et enregistre, durant la seule journée du 24 octobre, quatre concerts consécutifs. Devant composer avec un matériel d’enregistrement peu fiable et une foule à la limite de l’incontrôlable – le mythique « James you’re an asshole ! » que l’on peut entendre à la toute fin de la face A en atteste – James Brown livre une performance bestiale, et sans autre moment de répit que les stop time récurrents qu’il impose à son orchestre.

Publié en 1963, le Live At The Apollo, Volume 1 se hisse au sommet des charts et propulse son auteur dans une nouvelle dimension, transcendant les barrières raciales et devenant par la même un standard de la soul sudiste et un monument du funk. Par la suite, la carrière de James Brown restera étroitement liée à l’Apollo, où il enregistre deux nouveaux concerts, dont l’historique Live At The Apollo Volume 2, dans le contexte brûlant qui suivit l’assassinat de Martin Luther King.

« L’Apollo, c’est comme le sang dans les veines. L’humanité devrait en être dépositaire. Dieu devrait en être propriétaire » – James Brown, à la veille d’un nouveau concert à l’Apollo dans les années 90.

Amen.

L’article-fiction qui suit se propose de capturer l’émotion et la puissance qui se dégageait d’une performance de James Brown, toute ressemblance avec des faits réels étant purement fortuite !

James-Brown-performs-Apollo-live

 

Le vent souffle dans les rues d’Harlem. Massée devant la porte de l’Apollo Theater, la foule piétine, s’impatiente. Les néons de l’Apollo, visibles depuis l’Hotel Teresa au bout de la rue, annoncent la venue du Soul Brother Number One. La soirée s’annonce électrique, sinon bouillante. Les femmes sont endimanchées, apprêtées comme rarement : leurs hommes s’attendent à les voir se pâmer et s’extasier devant l’homme au déhanché endiablé. Elles seront siennes, du moins le temps d’une soirée. Question de charisme.

Tandis que la rumeur et l’excitation augmentent, les portes s’ouvrent lentement sur la salle, garnie de fauteuils pourpres. Chacun prend place, puis les lumières s’adoucissent jusqu’à devenir presque imperceptibles. Fats Gonder, le Master Of Ceremony, demande le silence. De son timbre nasillard, il annonce la venue du « Hardest Working Man in Show Business, de l’auteur d’I’ll Go Crazy, du … chaque sobriquet ponctué d’un lick de saxophone et de cris d’excitation d’une foule déjà survoltée. La tension monte à mesure que les minutes s’égrènent ; le backing band est en place, les Famous Flames s’échauffent.

Hit Me !

La batterie roule, les cuivres s’emballent : atmosphère de fête à Harlem. Le Roi James revient sur ses terres, accueillez-le comme il se doit. La chemise entr’ouverte sur un torse déjà brillant de sueur, les cheveux impeccablement gominés et le sourire immaculé, James Brown arrive sur scène en sautillant, comme le boxeur qu’il était autrefois.

Le Funk retentit, partout. Il suinte de l’Apollo, s’aventure dans la rue, emporte les âmes restées dehors. Plus personne n’est assis, les jambes volent dans tous les sens, les bras s’agitent, les cordes vocales sont au supplice. Les Famous Flames poussent leurs vocalises cristallines, Brown leur répond de sa voix rauque, semblable à un cri d’animal blessé. Les slow jams et hymnes funky s’enchaînent, le lancinant « I Don’t Mind » et ses riffs bluesy répondant au medley « I Lost Someone ». « Je me sens si bien que, Good Lord, j’ai envie de m’embrasser ! ». James est amoureux.

Le Soul Brother soupire, gémit, s’éloigne du micro, balance la tête en arrière puis revient le dévorer. Il tient son public, joue avec lui, utilise les stop time à foison pour exploser de plus belle. Il est ce prêtre à l’aura mystique, balayant la foule de ses fidèles d’un regard espiègle, l’haranguant de pas de danse virevoltants et de mimiques charmeuses. « I love you James ! » s’égosille une fan qui s’effeuille. Clin d’œil, mouvement du bassin : la bête est lâchée.

Dans un coin de la salle, Syd Nathan observe la scène, l’air renfrogné. Le patron de King Records croise les bras sur son costume impeccable. Sûr que son poulain est une bête de scène, sûr qu’il n’a pas son pareil à l’heure d’électriser les foules et de faire se soulever les jupes de ces dames. Et damn sure qu’il porte sur ses larges épaules les revendications de tout un peuple. Mais un album Live ? Composé de titres déjà disponibles sur le marché ? No way, impossible que la sauce prenne. Et pourtant…

I feel so good I wanna SCREAM !!!!!!

James Brown crie, bat la mesure frénétiquement, sue et explose. Il s’envole, tombe à genou, implore l’audience de sa voix déchirée. « Please, please, please ! », dix, cent, mille fois. Le regard rivé vers le sol, tenant son micro comme s’il était l’unique reliquat qui le reliait au monde des vivants, il s’offre à la foule, comme abattu. Un membre des Famous Flames lui dépose une cape sur les épaules : « Mr. Brown, il est temps de rentrer maintenant… ». Brown acquiesce, fait mine de le suivre, le dos courbé. Puis il se redresse soudainement et jette la cape avec violence, transfiguré. Il se retourne vers la foule, triomphant, puissant. Puis chante, et hurle à nouveau. « Je préfère mourir debout que vivre à genoux ». Pas ce soir, pas encore, il a tant à donner. Les femmes saluent ce retour triomphant avec force hurlements. Messieurs, vos douces ne rentrent pas avec vous ce soir. L’Homme Dynamite les a enflammées.

Les genoux écorchés à force de se jeter par terre, la Sex Machine se relève une dernière fois puis observe la salle bondée. Il prend son temps, savoure, se délecte des hurlements hystériques, des sourires de ces centaines de visages acquis à sa cause. Après un dernier grand écart, il tire sa révérence, une cape noire sur les épaules. Super-héros du peuple noir, jadis paria, désormais au sommet d’une dynastie qu’il a lui-même créée : celle du plus grand showman de l’histoire, et d’un musicien aux aspirations sociales et artistiques révolutionnaires.

James Brown était à l’Apollo en cette soirée d’Octobre 1962. Le show fut frénétique et sauvage, Funky et sexy. Brûlant. Millimétré, comme la discipline qu’il impose à ses choristes et musiciens, et à la mesure de son auteur : hors-norme.

Article initialement écrit pour Buggin.fr, et gracieusement prêté par l’auteur, Nicolas Rogès.

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Nicolas Rogès