Review

Label : Rca Records

Il aura suffi d’un titre pour que la toile s’embrase. Le titre « Sugah Daddy » et sa ligne de basse infectieuse ne s’est pas contenté de faire groover les chaumières, il a surtout réhabilité l’un des plus belles voix de la Soul moderne. Le Messie Noir : un nom un rien pompeux pour un retour inespéré, après un hiatus de quatorze ans marqué par de sombres histoires de drogues.

Sans crier gare, D’Angelo a décidé qu’il était temps de se soulever. Dans un contexte social propice à la révolte, Black Messiah est un cri du peuple, la révolte sauvage d’un miraculé. Il faut avoir connu les flammes de l’enfer pour guider ses semblables vers la lumière.

« Des fils et des pères meurent, des filles sont assassinées. La question n’est pas de savoir si nous avons les ressources pour reconstruire. Mais si nous en avons la volonté ». Si l’aspect « maquetté » et un rien brouillon de certains titres laisse perplexe – « till it’s done » -, le travail des lyrics propulse l’album dans des hauteurs qui dépassent la simple sphère artistique. Les années décideront si Black Messiah fera date pour ses expérimentations instrumentales ou pour un discours qui colle parfaitement aux thèmes de son époque. La deuxième option semble plus probable.

 « La musique noire a perdu ses couilles. Et là, surgit un artiste qui va surprendre son audience non seulement artistiquement, mais aussi politiquement avec un discours très progressiste. Ça risque de faire peur à certains. »- Nelson George, écrivain.

On y croise la sensibilité politique d’un Marvin Gaye période What’s Going On, le funk abrasif de Funkadelic sur l’addictif « Sugah Daddy » – Kendra Foster est co-writer sur huit titres – et la verve du mouvement Soulquarians. Avec ?uestlove aux baguettes (tantôt suppléé par la légende James Gadson ou le virtuose Chris Daddy Dave) Pino Palladino à la basse et un falsetto cristallin au service de pièces instrumentales à la croisée des genres, le troisième album de D’Angelo est un patchwork d’influences dont les contours se redessinent à chaque écoute. « Ain’t that easy », la première des deux collaborations  du trio D’angelo-Kendra Foster-Q tip, ouvre  les hostilités avec le « kick » du vieux routard James Gadson – ex-batteur de Bill Withers et Marvin Gaye – D’Angelo assure la rythmique à la 6 cordes, tout en chantant sur un air du classique « Strange Relationship » de son modèle Prince. Si on peut regretter une légère surcharge instrumentale sur un « 1000 deaths »  qui aurait gagné à être plus dépouillé, et de trop nombreuses distorsions superflues au niveau de la voix, on pourra saluer la « noirceur » du texte, et les progrès ostensibles de D’Angelo à la guitare.

En ce qu’il a de novateur, de sombre et de profondément politique, ce Black Messiah s’inscrit dans la droite lignée de Voodoo.

« Really Love » et ses arpèges latinos exécutés par Mark Hamond rappellent l’atmosphère « Spanish Joint », tout en usant d’un sample de Curtis Mayfield « We people who are darker than blue » (1971) dont l’intitulé symbolique fait écho à l’aura dégagée par Black Messiah.

« Betray My Heart », poésie jazzy exquisément  cuivrée par l’ex soulquarian Roy Hargrove, vient tout droit des premières sessions post-Voodoo : du D’Angelo classique.

« You got to pray for redemption, lord keep me away from temptation» de la  ballade funk-rock-psychée « Prayer » marque le sequel logique à « Devil’s pie ». « Till it’s done » aborde quant à lui la question écologique au détour d’une boucle Baduesque. 

Une diversité instrumentale au service de lyrics teintés d’urgence sociale « The Charade » et d’odes à l’acte charnel. Un équilibre instable que D’Angelo parvient à entretenir sans forcer le trait, avec le flair qu’on lui connait pour les breaks et stop-times qui claquent.

« Le démon est à tes pieds. Je sais qu’il essaiera de t’arrêter, de t’empêcher de voir l’avenir. Mais tu dois continuer à prier. Je sais qu’un jour nous nous lèverons tous. ». Prophétique.

Black Messiah brosse un siècle de musiques noires, sans verser dans la caricature ni la surenchère. C’est une pièce déroutante, parfois maladroite, et marquée par une réalité brute, celle des disparités raciales et d’une violence qui gangrène les âmes. « Tout ce que l’on voulait c’était une chance de s’exprimer » s’insurge-t-il.

« I wanna go back baby, back to how it was ». L’ombre de Brown Sugar et Voodoo plane, diffuse. Celle de Sly Stone aussi, dans cette manière de superposer les genres dans une chorale funky. « There’s A Riot Going On » en 2014, et la révolte pourrait bien porter le nom de Black Messiah.

 « C’est un projet de passionné. Je ne veux pas faire de déclaration grandiloquente, mais il y a tout dans cet album. C’est beau, laid, c’est la vérité et le mensonge. C’est tout ce qui nous entoure » – ?uestlove.

Et c’est sans doute le plus beau des hommages.

(Double vinyle annoncé pour le 10 février 2015)

Chronique réalisée en collaboration avec Billy Jack.

>> A lire : le Dossier sur D’Angelo sur Buggin.fr   par Nicolas

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Nicolas Rogès