Review

Labels : Siete Pulgadas Records/Warner Chapell Spain (2014)

On frémit souvent d’inquiétude à l’instant d’écouter la production discographique d’artistes découverts avec ferveur dans une salle de concert ! Nul n’ignore qu’embraser un public et choyer l’émotion en studio se révèlent deux exercices tout aussi périlleux mais bien distincts ; d’autant que les prônes les plus exaltés de la musique noire-américaine naissent – de l’église au stade – d’une intense communion avec les spectateurs. Et Aurora Garcia & The Betrayers avaient indiscutablement su échauffer les esprits et mouvoir les corps lors de la présentation scénique, à Madrid, de leur premier album intitulé Shadows Go Aways, quelques jours avant sa sortie au mois de février. Il est certain que la prestation de la chanteuse du groupe ne fut pas perçue, en terre d’Espagne, comme une épiphanie du destin. Aurora Garcia incendie depuis quelques années toutes les scènes d’Ibérie (et d’ailleurs), avec Freedonia, sa précédente formation, ou dans le cadre de projets dédiés aux standards du Jazz, au reggae, à la musique Gospel, au répertoire de Stevie Wonder… « Soul sister », « Queen of the blues » ou « Lady Day », selon les nuits, son talent vocal et sa qualité de présence exalteraient les plus blasés.

Nous conjurions donc le sort afin qu’émanent de Shadows Go Aways les exhalaisons les plus « fidèles » de cette interprète hors de pair et de sa fine équipe. L’écoute assidue des chefs-d’oeuvre   de la Great Black Music invite à prendre la mesure du défi d’un enregistrement en 2014. On peut penser que deux dangers guettent les audacieux. La quête d’une captation s’affirmant la plus « authentique » – avec matériel  et instruments d’époque – confine souvent au snobisme, parfois jusqu’à l’absurde. A l’opposé, nombre d’artistes n’ont su éviter l’écueil d’une aseptie de leurs créations, privant l’auditeur de la chaleur originelle. Aurora & The Betrayers ont magistralement survolé ces obstacles, en façonnant leur matériau dans la capitale espagnole (Chez Infinity Studios, à une exception : Brazil Estudios), puis en sollicitant, pour le mixage de six titres, les Bostoniens de Q-Division (Esperanza Spalding, Eli Paperboy Reed, Pixies…). Une admirable justesse prévaut dans les choix de restitutions des divers timbres vocaux et des nombreux instruments, dont les toujours délicates cordes.

L’ouvrage n’aurait été aussi bellement ciselé sans la maîtrise des officiants issus de la chapelle Siete Pulgadas Records qui produit Shadows Go Away avec Warner Spain. Les Betrayers s’avèrent des musiciens de premier plan de la scène madrilène, dont le guitariste Jose Funko, le batteur Juli « El Lento », ou les cuivres Josué García (Trompette) et Martin García (Saxophone Ténor), tous membres du groupe pionnier Mamafunko, ainsi que le bassiste Alfonso Ferrer, le sax baryton David Carrasco et les choristes Veronica Ferreiro et Carolina García. Le multi-instrumentiste,  auteur-compositeur  et très demandé Julian Máeso (The Sweet Vandals notamment), officie avec maestria à l’orgue Hammond. La formation accueille de surcroît des invités de marque tels que le tromboniste Santi Cañada, le percussioniste David « El Indio » ou la chanteuse Maika Sitté… désormais en frontstage avec Freedonia.

L’opus, qui présente neuf compositions originales, est l’aboutissement d’une quête musicale collective et d’une démarche artistique profonde. Aurora Garcia – auteur de textes très personnels, dans la langue de Sam Cooke – revendique, en sus de la Soul Seventies comme influence majeure, des « teintes de folk des Etats-Unis, de Rythm’n’Blues, de Funk, de Pop… traitées de manière moderne ».

A l’orée de ce layon à la lumière parfois ombreuse, What you Need, le morceau liminaire, se révèle particulièrement audacieux. Un entrelacement rythmique, de précieuses notes distillées d’un clavier ou d’une guitare envoûtante tissent une trame subtile – à l’exemple des meilleures productions de Marvin Gaye – qui transcende la voix d’Aurora… avant qu’un redoutable crescendo ne la mêle à celles de choristes particulièrement inspirées. D’un tempo et d’une structure plus classiques, la ballade If  You Could Be Me, prend au cœur et aux tripes, avec son refrain très structuré qui s’empare aussi de nos esprits. La section de cuivres y répond aux riffs d’un orgue qui s’évade en un solo au son volontairement corseté afin de ne pas verser dans la caricature churchy. La provende se poursuit en chemin, avec Take Me Away et Blood On Her Hands, deux ballades « motownisantes », certes plus minimalistes dans leur élaboration, mais parfaitement exécutées par cuivres, violons et voix féminines. Ain’t Got No Feelings – le single présenté sous la forme d’un clip – et Betrayal,symbolisent bien le « syncrétisme » du corpus, dans un registre Soul-Folk-Pop inédit, dont l’instrument vocal d’Aurora Garcia demeure l’élément central. Un rythme plus rapide, un riff de guitare ou une énergie libérée offrent à From Love To Hate des accents plus « rock ».

De solides soubassements autorisant l’enchâssement de fines « strates » sonores, chaque chanson se révèle aussi « accessible » qu’admirablement subtile, comme toutes les œuvres que nous appréhendons différemment, selon notre degré de réceptivité – cette disponibilité à recevoir l’offrande – notre humeur du moment et, plus prosaïquement, la qualité de notre matériel audio. Parmi ces joyaux, nous chéririons volontiers Move On And On ! Introduit par une cocotte de guitare plutôt funk, le morceau se transforme en un Rythm’n’Blues aux accents jazz, encanaillé par  des vocalises dans le style de Margie Hendrix… et toujours cette magie de la composition. C’est parfaitement reçu ! Shadows Go Away, le titre qui clôture cette merveille d’album s’écarte doucement du sentier, d’un « bruit de larmes qui tâtonne vers l’aile immense… » (Césaire). L’âme d’Aurora Garcia y sourde, dans chaque modulation d’une voix qui frisonne d’émotion…

Stéphane Saubole

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