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Interviews

22 octobre 2013

BRIAN JACKSON : Il perpétue GIL SCOTT-HERON (Rencontre)

Brian Jackson était de passage à Paris, à Jazz à la Villette, pour défendre « Evolutionary minded », un projet inégal d’hommage à Gil Scott-Heron, mais qui a le mérite de fédérer toute une génération Hip Hop ( Kentyah Fraser, Dead Prez, Gregory Porter, Martin Luther…) autour du socle inamovible du poète.

Si Gil Scott-Heron scandait: « The revolution will not be televised », l’heure actuelle est à « Evolutionary minded ». Comme si le temps de la révolution était passé ! « Evolutionary minded » c’est un jeune DJ prolifique et malin, Kentyah Fraser qui s’associe à une valeur sûre Brian Jackson. Brian nous raconte :

« Kentyah m’a contacté sur un autre projet il y a quelques années. On a eu aussi un projet live ensemble. Mais aucun ne s’est installé dans le temps. On a discuté d’un troisième projet, incluant de jeunes artistes, revendiquant leur filiation avec notre travail, avec Gil Scott-Heron. Je n’étais pas conscient de l’impact qu’on a eu sur ces jeunes. Je me suis aperçu qu’il y en avait plein ! C’était intéressant d’entendre leur interprétation de notre musique. On ne fait pas partie de la même sphère musicale, mais ça m’a intrigué de savoir qu’on les a influencés. J’aimais bien certains de ses rappeurs que Kentyah m’a présenté: « Hey man, tu dois checker tel artiste, qui est dans votre lignée ! » Je pensais que ça serait pertinent de collaborer avec quelques uns. Qu’est-ce qui se serait passé si on avait fait nos chansons avec leurs oreilles ? On a eu de la chance d’avoir d’importants artistes comme : Martin Luther de « The Roots », Chuck D de « Public Enemy », Gregory Porter, M1 de « Dead Prez », qui ont, bien évidemment, des point communs avec notre univers musical. M1 s’est taillé une part de lion. Il constitue une partie centrale de « Evolutionary minded ». Le très intelligent et avisé rappeur Killa Priest de « Wu Tang Clan » a fait un caméo. C’était une belle surprise. Mais le plus intéressant c’est leur côté actuel. C’est ce qui ma vraiment poussé à m’investir dans un tel projet. »

Tradition

Ce qui a incité Kentyah à chercher Brian, on l’imagine bien, c’est sa solide tradition Jazz Funk :

« La tradition c’est le mot que j’utilise toujours. C’est cette tradition dont Gil et moi sommes issus. Et les maîtres qui se sont succédés. Une tradition qui remonte longtemps en arrière, à l’Afrique, aux traditions créoles. On essaie de mettre tout ça en mouvement: les griots, le Blues. Le Hip Hop décrit les conditions de la lutte en mots, en musique, en danse. C’est une grille pour expliquer ce qui se passe autour de nous et y donner du sens. Pas seulement avec des mots, mais aussi des sons, des images. C’est ce qu’on tente de faire. Beaucoup de ces artistes ont un sens de l’Histoire, un sens de la tradition. Ils essaient d’explorer cette direction. »

De fait le projet oscille, avec plus ou moins de bonheur, entre la tradition et la modernité :

« C’est un mélange entre l’ancien et le nouveau. Les percussionnistes Bill Summers des « Headhunters » et Juma Sultan ont été associés au projet. Il y a du Jazz. Si je veux être impliqué dans quoique ce soit il faut qu’il y ait du Jazz dedans. Des sons africains, de la Soul, du Rn’b et du Hip Hop. Ce sont des éléments de la tradition. C’est pourquoi nous les utilisons. Ces musiques expriment de manière emblématique les sentiments et pensées qui sont communes aux gens éclairés. »

gil-scott-heron-brian-jackson

Gil and I

Il a beau avoir fait son chemin depuis, le fantôme de Gil Scott-Heron plane toujours autour de Brian Jackson. Un alter ego en forme de miroir inversé. Brian était le double musical du poète. Peut-être plus doué harmoniquement, mais incapable de rivaliser avec les textes ciselés par le maître. Si Gil était un être complexe, aux multiples fêlures, écorché presque maudit, Brian apparaît dans la vie décontracté et plein d’entrain, avec une pointe de nostalgie. « On était la doublure l’un de l’autre. Je le complétais sur la poésie. Il me complétais sur la musique. On ressentait chacun que l’autre était meilleur dans le domaine que nous exercions chacun. Gil était éloquent et avait une parfaite maîtrise de la poésie. Je savais peindre avec une palette de couleurs musicales. Quand vous mettez cela ensemble ça donnait quelque chose de puissant !»

Une rencontre qui aurait bien pu ne jamais se faire : « Gil vivait à Manhattan. Je vivais à Brooklyn. On ne se serait probablement jamais rencontrés à New York si on n’avait pas été tous les deux inscrits à la «Lincoln University » de Pennsylvanie, à l’époque. »

Brian Jackson, Brookyn born and raised y a connu un terreau favorable à sa créativité : « Brooklyn était et est toujours en pointe sur la musique. C’était une grosse communauté de gens et d’idées et un endroit où beaucoup d’activisme s’est ancré. La musique est un des éléments qui a permis de faire perdurer cet activisme. » C’est aussi la musique qui va sceller cette association mythique: « Avec Gil j’écrivais de la musique. Il me demandait suggestions sur ses compositions. Parfois, c’était à quatre mains. J’arrivais avec un chorus ou quelques lignes d’un vers. Il terminait les paroles. En général, la musique venait en premier. » Mais c’est aussi une certaine vision du monde, ancrée à gauche qui les a rapproché : «La raison pour laquelle on était amis et qu’on passait autant de temps à travailler ensemble c’est qu’on était des esprits progressistes. La plupart des musiques et des poèmes sortis à l’époque résultent de nos conversations, notamment sur les tensions dans la société américaine. » Ces musiques et poèmes gravés dans la cire on les connaît : un premier disque Pieces of a man sort en 1971 avec en invité le bassiste de Jazz Ron Carter : « Tout le monde ne le sait pas mais Ron Carter et le batteur Bernard « Pretty » Purdie qui est aussi sur l’album, a été un grand acteur de la Soul. On a puisé dans nos influences en les faisant participer à ce premier enregistrement. »

1974 marque l’année du plus grand LP du duo : « Winter in America » « C’était le début d’une époque pessimiste. George Orwell a écrit « 1984 ». Tout ce qu’on voyait à l’époque c’était comme si 1984 était sur le point de devenir une réalité. En fait c’était déjà là. Mais ça nous a pris un certain temps pour le réaliser! C’était une période dans laquelle il y avait tout de même de la positivité émanant des mouvements d’émancipation, les manifestations anti-guerre du Vietnam de la fin des années 60 et du début des années 70. Mais le gouvernement de Nixon a tout fait pour étouffer beaucoup de mouvements contestataires. Les choses ont changé. On sentait la rupture, le changement froid dans l’air. C’est de ça que « Winter in America » parle. » Parmi les joyaux comme « River of my father » ou « Back Home », le titre du tandem qui a marqué tous les esprits est sans conteste: « The Bottle ». Une ligne de basse efficace, une flute véloce et un texte imagé qui fait mouche : «J’étais avec Gil à Washington DC. On vivait dans un environnement, avec plein d’alcooliques. Ils aimaient discuter. C’était un phénomène qui se développait. Dans la communauté pauvre où l’on gravitait il y avait beaucoup d’épiceries vendant de l’alcool. On entendait beaucoup d’anecdotes à propos de nos gens « our people » qui réussissaient à un certain moment, avaient une place sociale dans la communauté. Pour une raison ou une autre, un accident malheureux, ils plongeaient dans l’addiction, l’alcool, le plastique, ou une autre substance addictive. »

La suite on l’a connaît : une succession de disques : de « From South Africa to South Carolina » 1975 jusqu’à l’album « 1980 », sur le défunt label Arista. Les années 80 sont un virage sur tous les plans, et la fin d’une fructueuse collaboration pour les deux hommes: « On avait travaillé ensemble avec Gil pendant dix bonnes années. On a produit énormément de bonne musique. On a écrit plus d’une centaine de chansons. Ça aurait agréable si on avait pu continuer cette collaboration. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. On s’est rencontrés plein de fois après cette période. On a tourné ensemble sur des concerts dans les années 90, jusqu’au début de l’an 2000. Après ça on a eu des chemins séparés. C’est ainsi ! ». On sent un brin d’émotion dans la voix de Brian Jackson.

Pianiste par défaut

Mais au fait comment Brian Jackson est-il venu à la musique ? S’il n’a pas vraiment appris dans une école de Jazz, il a comme tout bon musicien ouvert grand ses oreilles: « Il faut écouter intensément ce genre de musique. Je pratiquais. J’écoutais autant que je pouvais. Je collectais ce que j’entendais et le reproduisais à ma façon. C’était ça mon école ! C’est pour ça que je me sens toujours à l’école. »

S’il se distingue aujourd’hui aux claviers c’est un peu le fruit du hasard : « Quand j’étais petit mes parents écoutaient l’orchestre Max Roach et Clifford Brown. Ça m’a impressionné. C’était une tuerie ! Je me rappelle Max Roach déposant ses bombes à la batterie. Pour un gamin comme moi c’était la même frénésie que de jouer aux jeux vidéos. Et il n’y avait pas de jeux vidéos à l’époque ! J’ai dis à ma mère : est-ce que je peux faire de la batterie ? – Pas dans cet appartement ! Clifford Brown joue de la trompette ! Puis-je jouer de la trompette ? – C’est toujours trop bruyant ! » Finalement, après d’après négociations, elle a accepté que je me mette au piano. Ce n’était pas vraiment mon premier choix. Mais je me suis rattrapé car à présent je joue aussi de la batterie et de la trompette!» Quant à la flûte traversière qu’il joue de manière si mélancolique dans « Winter in America » il l’a aussi adopté… par défaut : « Miles Davis est une de mes plus grandes influences. Mais jouer de la trompette avec cette intensité ça blesse les lèvres. Pour ne pas me blesser j’ai choisi le  saxophone alto. Mais l’alto me filait des vertiges. J’avais un alto d’occasion avec une corde autour du cou. Je me suis pété un nerf. Pendant dix ans je n’arrivais pas à lever les bras. Je me suis dit: « Man, est-ce que je peux trouver quelque chose d’un peu moins éprouvant à transporter et à jouer ? » Je me suis mis à la flûte, qui a une forme très similaire avec le saxophone. Apprendre c’est une question de compromis ! (Rires) Apprendre à faire des compromis. Ça a marché ! J’ai écouté tellement de grands flutistes. Des gens comme Yuseef Lateef, Hubert Laws, Sam Most, Frank Wess, Bobby Jaspar… J’ai vu Herbie Mann jouer en live au Central Park de New York, avec Roy Ayers et Sonny Sharrock. J’ai réalisé que ça pouvait être un instrument funky! »

Gotta play

Du reste, dans les années 80, l’éclectique Brian a beaucoup tâté de la Funk : Roy Ayers, Philly Hyman, Gwen Guthrie, Earth Wind and Fire…. Tout en restant fidèle au Jazz : Janis Siegel du groupe vocal Manhattan Transfer et Will Downing. « Depuis ça j’ai joué avec les Alabama 3 et « Digable Planets ». J’ai travaillé sur le dernier album de Carl Hancock Hux. J’ai eu un projet avec Lonnie « Liston » Smith. Il m’a influencé au même titre que la plupart des grands joueurs de Fender Rhodes. Lonnie is the one ! Je rejoins toutes sortes de musiques. Quand vous écoutez les derniers albums que Gil et moi on a fait ensemble ça se ressent. On écoutait Al Green, la Motown, la Stax, John et Alice Coltrane, Pharoah Sanders… On écoutait ces musiques et elles germaient à travers nous. » En solo il a lui-même signé l’album «Gotta play » en 2000.

Quant à la suite Brian se veut optimiste : «Je ne sais pas si quoique ce soit est fait pour durer. Mais la bonne musique ne mourra jamais ! Les gens ont des sentiments. On a des sentiments qui ont besoin de s’exprimer. Souvent les mots ne leur rendent pas justice. Tant que cela arrivera la bonne musique et le bon art va perdurer. »

Et il a déjà des pistes : « J’ai rencontré beaucoup de DJ de la scène alternative, des artistes férus de montage comme Flying Lotus. Des gens qui ont envie d’évoluer dans ce genre de paysage sonore. Travailler sur les colorations de la musique. Mon prochain projet sera certainement dans cette veine Electro. »

Interview de Julien LeGros , septembre 2013 pour Fonkadelica.com

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About the Author

Julien Le Gros
Je suis journaliste indépendant spécialisé dans les musiques noires, de l'Afrique en passant par les diasporas. Pigiste entre autres pour Afriscope Africultures Jazz Magazine Mondomix, j'ai pu interviewer de nombreux artistes internationaux comme Leon Ware, Patrice Rushen, Mulatu Astatké, Alpha Blondy, Malavoi, Femi Kuti, Jon Hendricks ou encore Hugh Masekela.




 
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