FONKADELICA
Webzine Funk Soul & Groovy


Interviews

3 septembre 2013

BLUEY (d’INCOGNITO) est toujours là ! Reportage-Interview !

Bluey nous a fait le plaisir d’accepter une rencontre après son concert parisien du début d’année. Alors qu’il sortait un album solo réussi, en avril « Leap of Faith« , nous vous avions gardé au chaud durant l’été, cette interview exclusive !

Il n’a pas tellement changé physiquement depuis l’époque où on le voyait, toujours légèrement en retrait, dans les clips d’Incognito, datant du début des années 90. Jean-Paul Maunick aka « Bluey », le sourire jovial aux lèvres et la bedaine rassurante, a tendance à se bonifier en vieillissant comme le bon vin. On en oublierait presque que le premier album du mythique groupe d’Acid Jazz : « Jazz Funk » remonte à… 1981. Sideman, guitariste, arrangeur, cheville ouvrière inamovible d’Incognito depuis les débuts, « Bluey » a toujours su s’effacer en rythmicien efficace, derrière une palanquée de chanteurs aux origines contrastées : Jocelyn Brown, Chaka Khan, Maysa Leak ou Carleen Anderson ( USA), Mo Brandis (Angleterre), Tony Momrelle ( Sainte Lucie), Imaani, Joy Rose (Jamaïque),Vanessa Haynes (Trinidad et Tobago) Cette fois le discret Bluey saute le pas avec « Leap of faith » et se révèle un chanteur au talent inattendu.

BlueyPicture0207

Tout le monde ne le sait pas dans la Funkosphère, mais Jean-Paul Edouard Maunick alias « Bluey », le leader d’Incognito, parle bien la langue de Molière, même s’il prétend, humblement, avoir oublié son français, depuis toutes les années qu’il vit à Londres. Son patronyme français vient de ses origines mauriciennes. Son père Edouard Maunick est un écrivain réputé de cette île de l’Océan indien. Le petit Jean-Paul a grandi dans un environnement cosmopolite, trilingue: français, anglais, créole mauricien, dans un creuset de cultures indienne, arabe, chinoise, et surtout créole d’ afro descendants, favorable à l’hybridation qui caractérisera la musique métissée d’Incognito.

Très tôt la musique s’impose au petit mauricien: « Tout petit, à travers le mur de la maison familiale, j’entendais un groupe jouer au lycée du quartier. A cinq ans, je me cachais dans un buisson pour écouter mon oncle guitariste jouer dans un hôtel. J’étais bouleversé! Deux ans plus tard, une de mes tantes est sortie avec un saxophoniste qui avait un orchestre très populaire à l’Ile Maurice. A cette époque, dans la société mauricienne, un soupirant avait besoin d’un chaperon pour se promener avec un jeune femme. C’était soit la grand-mère, la mère… ou un enfant. Un couple accompagné d’un enfant ne peut rien faire de déplacé devant lui. On se baladait. Le type tenait son vélo d’une main, la sienne de l’autre, et elle tenait la mienne avec la main qui lui restait. Le fait que ce gars soit membre d’un orchestre me fascinait. J’ai compris que le couple voulait être tranquille au pied de la montagne, pour s’embrasser et faire ce que font les adolescents. J’ai leur ai dit: « Je vous laisserais un long moment de répit si vous m’apportez une guitare. » Il m’a ramené une Fender Telecaster, empruntée à son frère, qui ressemble beaucoup à celle que j’ai sur scène maintenant. J’ai appris à l’oreille le riff de « Satisfaction » des Rolling Stones sur une corde, le « James Bond Theme ». Jean-Paul prend aussi rapidement conscience du pouvoir fédérateur de la musique, dont il usera abondamment dans ses futurs gigs avec « Light of the world », puis « Incognito ». « J’observais les ouvriers à l’Ile Maurice, le dos courbé par le labeur, dans les champs de canne à sucre, les femmes portant de lourdes charges, les hommes coupant la canne, malgré leurs doigts coupés. Je les voyais assis, prostrés sur le bord de la route, jusqu’à ce qu’un gars s’amène avec un ravanne, le tambour à peau de chèvre qu’on joue dans la musique locale : le Séga. Ils se levaient littéralement et se mettaient à danser, se trémousser, chanter. Une véritable transformation. Il n’y a que la musique ou la drogue qui peut te changer en « dancing machine ». Ma drogue c’est la musique !

London calling

En 1967, à neuf ans Jean-Paul quitte sa petite île de 1,2 millions d’habitants pour une autre: la Grande-Bretagne. Il va y connaître la gloire ainsi qu’un surnom bien connu aujourd’hui: « Bluey ». « Mon vrai nom est un casse tête phonétique pour les anglais. Lors de mon premier jour en pensionnat, mon lit avait été attribué par un écossais qui écorchait mon nom en Jean (Prononcer jin) Paul Mavenick. Je lui ai lancé : «Ce n’est pas comme ça que je m’appelle ! » Il m’a répondu : « Bluey » ! Va au lit ! » Depuis ce jour tout le monde m’a appelé « Bluey » ! » C’est aussi à cette période qu’il achète sa première guitare : « A l’époque, en Angleterre les enfants pouvaient travailler dans les usines. Je nettoyais les sols. Je faisais les paniers à linge. Je trimais à l’usine. Je suis parvenu ainsi à acheter mon premier ampli Wem et une guitare de seconde main, qui n’avait même pas de nom. Depuis je n’ai jamais fait machine arrière. Je savais que je composerais, voyagerais dans le monde entier et que je rencontrerais plein de gens. C’était mon destin. J’ai travaillé dur pour ça toute ma vie ! »

« I can see the light »  

La première étape vers ce chemin de lumière, arrive en 1978 avec la création de « Light of the world » ( nom inspiré de l’album « Light of worlds » de Kool and the Gang NDLR) « Avant, j’ai joué dans une cinquantaine de groupes, plus ou moins informels. C’était mon premier orchestre professionnel qui a été signé par le label Ensign Polygram. Ce contrat rendait palpable mon rêve. Je n’en étais plus à « Quand est-ce que ça va arriver? » ça arrivait ! C’était un événement majeur dans le monde musical britannique. De jeunes « black bands » étaient en train d’émerger. Il y avait des artistes noirs en solo avant, mais qui n’obtenaient pas de contrat en Angleterre. J’étais non seulement au premier plan d’une évolution musicale de l’industrie anglaise mais aussi politique et culturelle qui a tracé la voie à ce que je fais à présent. »

« Bluey » reconnaît volontiers qu’Incognito doit beaucoup à « Light of the world », et en particulier au bassiste du groupe, décédé en 2007, Paul « Tubbs » Williams. « C’était un musicien phénoménal et un génie de la musique. J’étais son jeune apprenti. Il m’a montré comment jouer certaines cordes sur la guitare. Il ne m’a pas vraiment choisi en tant que guitariste mais parce qu’il considérait que j’étais le meilleur producteur de la place. (Il produira notamment le chanteur de Reggae Maxi Priest NDLR) Avec « Light of the world », on avait côtoyé un producteur qui travaillait avec des vedettes américaines : The Eagles, Frankie Valli and the Four Seasons. « Tubbs a vu quelque chose en moi. Il m’a encouragé. Quand on a formé Incognito et enregistré « Jazz funk » il m’a dit : « Tu devrais produire l’album. Donne moi des idées. » J’étais un homme à idées. Je trouvais la bonne idée, le bon son au piano, la mélodie qui convient pour un saxophoniste. On a continué à travailler avec quelques musiciens de « Light of the world » au début. Ensuite, le concept d’Incognito a dépassé le cadre d’un simple orchestre. C’est devenu une famille, une communauté musicale, avec un line-up qui a beaucoup évolué. Dans le Jazz c’est commun de prendre de jeunes disciples et changer l’orchestre tout le temps. Mais ça ne se faisait pas autant dans la Soul et le Funk, même si « Earth Wind and fire » a beaucoup changé de formule. Incognito c’est l’esprit d’un single enregistré en public dans l’atmosphère d’un bar de nuit.  » That’s what Incognito is about ! « .

Acid Jazz was born 

Avec Incognito, et le label « Talkin’ loud » de Gilles Peterson, « Bluey » a insufflé un souffle nouveau à l’industrie musicale made in UK. « On copiait Harvey Mason, Steve Gadd, Anthony Jackson, The Crusaders, Lonnie « Liston » Smith… Mais on n’avait pas leur finesse et leur maîtrise absolue du Jazz. On voulait être funky. Ce qu’on jouait était ce qu’on pensait que ces gars jouaient ! Ça a donné quelque chose de très particulier : le « Brit funk », le « Rare groove », l’ « Acid Jazz. » Avec son groove, Incognito fait vite des petits : Galliano, Young Disciples, Jamiroquai, Brand New Heavies, US3 … « C’est la vie dans les clubs qui nous a réunis. Je voyais ces gamins danser autour de nous. Contrairement à ce que  croient certains, l’ « Acid Jazz » n’est pas seulement un terme musical. C’est un mouvement qui inclut des DJ, des créateurs de mode, des danseurs.

L’ « Acid Jazz » c’est se promener un dimanche après-midi dans Camdem Town avec de nouvelles sapes, danser sur le son du DJ. A l’époque, le set était divisé en deux : les groupes jouaient deux morceaux, le DJ deux autres. Ensuite, en se fondant dans un grand mix. C’était quelque chose d’inédit. Londres est un tel melting pot. On n’a pas le choix que d’embrasser différents sons Jazz Funk, House, différentes cultures. Quand la chanteuse américaine Jocelyn Brown est venue en Angleterre en 1991 elle a dit : « Je veux jouer avec vous ! Les gars aux États-Unis sont en train d’oublier cette musique. Vous l’amenez à l’étape suivante ! ». L’Amérique s’est tellement habituée à avoir de grands groupes de Jazz Funk qu’elle a commencé à faire beaucoup de choses commerciales dans les années 80. Le son est devenu trop policé. L’âme de cette musique s’est un peu perdue. Même leur House manquait souvent de musicalité. Avec Incognito on s’est mis à reprendre du Funk mélangé avec de la House. Et ça a fait plein d’émules. Rien qu’à Djakarta en Indonésie il y a plus de cinquante groupes de reprises d’Incognito ! » Ces « covers » sont parfaitement assumées et réappropriées par le band qui cartonne dans les clubs : de « Always there » de Ronnie Laws, à « Don’t you worry bout’ a thing » de Stevie Wonder en passant par « Nights over Egypt » des Jones Girls. « Elles ont une place spéciale dans mon cœur. C’est ma manière de remercier ces artistes. Quand j’ai acheté « Innervisions » et « Talkin Book » de Stevie Wonder je me promenais avec dans le bus londonien avec les vinyles juste pour que les gens voient ce que j’avais acheté ! Je les passais en boucle à la maison en contemplant la pochette du vinyle. En ce temps là on écoutait un album de fond en comble. »

Autre clé du succès du groupe, les chanteurs qui se sont succédés : « Ce sont des créatures spéciales. Si vous leur offrez un orchestre de premier plan, une opportunité d’évoluer ils viennent à coup sûr. Je suis comme un pêcheur qui amorce avec un hameçon. Je n’écris pas juste une chanson en me contentant de dire à Chaka Khan, Maysa Leaks ou Vanessa Haynes de la chanter. J’écris sur mesure ou je choisis une reprise dont je sais qu’elle lui va comme un gant. Je suis dans une quête musicale permanente : «Un gamin sait faire de bons arrangements de cordes ? Je le recrute dans l’orchestre. J’essaie de garder un niveau d’effort musical très haut. »

 « I wanna be where you are »

Mais pour Bluey la consécration ultime est de collaborer avec une de ses idoles de jeunesse, Leon Ware : « Quand tu es enfant tu fais des souhaits. Si tu es fan de football, tu grandis avec des images de tes équipes préférées. Depuis que je suis gamin, ma dream team idéale s’appelle : Marvin Gaye, Stevie Wonder, les Jackson Five

Derrière ces artistes il y avait Leon Ware. Ce n’était même pas dans mes rêves les plus insensés de l’avoir en guest sur l’album « Transatlantic RPM » d’Incognito. J’ai été son sideman en tournée. Etre guitariste dans son orchestre me donne l’impression de faire partie de la Motown family ! Sa musique sonne simplement mais avec des harmonies de cordes et de cuivres changeantes, qu’on a pris comme modèle dans Incognito. C’est un gentleman soulful et sensuel. L’amour est sa chose. Il n’a pas peur de parler aux femmes d’une façon qui les émoustille. Même à soixante-treize ans passés il reste un ministre de l’amour. »

On n’a pas fini d’entendre parler du ministre de l’Acid Jazz : Jean Paul Maunick. Outre son premier opus « Leap of faith », dans lequel il surprend à chanter sur tous les titres ; le globe trotter mauricien a récemment travaillé en Italie sur l’album « Sun » de Mario Biondi. On y retrouve comme invités Chaka Khan, Al Jarreau, James Taylor quartet, Omar… et Leon Ware ! La boucle est bouclée !

Interview réalisée par Julien Le Gros

>> Site Officiel






About the Author

Julien Le Gros
Je suis journaliste indépendant spécialisé dans les musiques noires, de l'Afrique en passant par les diasporas. Pigiste entre autres pour Afriscope Africultures Jazz Magazine Mondomix, j'ai pu interviewer de nombreux artistes internationaux comme Leon Ware, Patrice Rushen, Mulatu Astatké, Alpha Blondy, Malavoi, Femi Kuti, Jon Hendricks ou encore Hugh Masekela.




 
Derniers articles
 

 

HANNAH WILLIAMS en INTERVIEW (Février 2017)

Nous avons rencontré une des stars montantes de la Soul, et du deep-funk. Miss Hannah WILLIAMS nous a reçu en toute humilité et se confie sur son parcours musical et personnel. Rencontre – INTERVIEW menée par Olivier ...
by Fonkadelica
0

 
 

Les 40 ans de BANDA BLACK RIO, pionniers du samba-funk : INTERVIEW

Sur les traces de son père le saxophoniste Oberdan Magalhaes, aujourd’hui décédé, William Magalhaes a repris le mythique groupe carioca Banda Black Rio. Quand la samba funk des années 70 se met au diapason des année...
by Julien Le Gros
0

 
 

RESOLUTION 88 : INTERVIEW de Tom O’ GRADY

INTERVIEW avec le leader de RESOLUTION 88, Tom O’ GRADY, dont nous avons apprécié les albums … en Chat FBook, avec Billy Jack aux commandes, pour Fonkadelica. Exclue ! Fonkadelica ( Billy Jack) : Je me suis rense...
by Billy Jack
0

 




8 Comments



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *