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Interviews

28 février 2015

BIXIGA 70 – « Notre musique reflète le melting-pot de Sao Paulo ! »

Bixiga 70, dix musiciens de Sao Paulo concoctent un afro beat brésilien, entre le fufu nigérian de Fela Kuti et la feijoada. Nous les avons rencontrés cet été lors d’un concert parisien à la Bellevilloise où ils défendaient l’album Ocupai (Sorti chez Mais Um Disco / Differ-Ant en 2013).

Interview avec Mauricio Fleury: claviers et guitare et Cuca Ferreira: saxophone baryton

Qu’est-ce que signifie « Bixiga 70 »?

Cuca Ferreira: Bixiga c’est un quartier de Sao Paulo. Et le nombre 70 parce que le studio où nous travaillons est au numéro 70 de la principale avenue de ce quartier. A cause du studio et de l’origine de cet orchestre on est devenus très attachés à ce quartier qui a une grande importance dans l’Histoire de Sao Paulo. Il a accueilli tous les immigrés, les anciens esclaves, les européens, les gens du Nordeste. Plus récemment des gens d’autres pays d’Amérique latine, des africains, des nigérians en particulier sont arrivés. Tout ces gens cohabitent. C’est un melting-pot, un mélange de cultures qui fait partie de l’ADN de cette ville. C’est un laboratoire, comme l’est notre musique. C’est une combinaison de plein de choses. Le nom de ce quartier représente bien ce qu’on essaie d’accomplir sur le plan musical.

Depuis quand êtes-vous ensemble?

Mauricio : On a débuté en 2010. On fait de la musique ensemble depuis longtemps. On a commencé à enregistrer en studio. ça s’est passé naturellement entre tous les musiciens. On a d’abord produit pas mal d’artistes underground de Sao Paulo. Depuis qu’on a monté ce groupe on a beaucoup tourné.

Qu’est-ce qui vous a poussé à faire de l’afro beat?

Mauricio: A cette époque on écoutait la musique de Fela Kuti mais aussi de différents artistes africains. Nos percussionnistes ont fait un gros travail de recherche musicale. Ils connaissent tous les rythmes afro-brésiliens, les religions animistes, les chants, les jeux de tambour. On adore cette scène afro-funk actuelle: Souljazz Orchestra, Antibalas, Budos Band… On a essayé de faire quelque chose qui ait notre griffe. L’afro beat est un genre hybride. Ça a toujours été un mélange d’instruments traditionnels, électriques, avec des improvisations de jazz. On ne voulait pas se limiter à l’appellation afro beat. On a essayé de faire de l’afro beat aux débuts et ce qui en est ressorti c’est de la musique brésilienne. On a grandi dans la musique brésilienne en évoquant les grands noms de cette musique: Hermeto Pascoal, Pedro Santos, Sebastiao Tapajos, Baden Powell, Chico Science

Cuca : Il n’y a pas de musique brésilienne sans une base africaine. C’est quelque chose qu’on ne peut pas éviter. A la fin ça sonnera plus afro-brésilien qu’autre chose. Si vous écoutez Gilberto Gil, dès les années 60, il explorait cette partie africaine de la musique brésilienne de façon plus explicite, avec des percussions.

Mauricio: Il y a de la musique africaine dans notre son qui n’est pas forcément en lien avec l’afro beat. De la musique mandingue du Mali et de la Guinée. On a joué avec une chanteuse guinéenne Fanta Konaté et un djembéfola. On fait le lien entre cette tradition musicale et la musique rituelle brésilienne en les mélangeant avec des éléments modernes.

Bixiga cover

On sent dans votre musique un grand éclectisme, du Candomble, Funk, du Rock psychédélique…

Cuca : C’est un son très organique. Avec les années que nous avons passées à jouer et écouter ces musiques ça vient naturellement.

Comment travaillez-vous ensemble?

Mauricio: J’apporte une idée. Cuca ou le percussionniste une autre. Je dis: « Faisons un funk !» Le percussionniste propose tel rythme brésilien par dessus. On joue de façon très organique, sans discuter. On teste chaque idée pour les dix, car on joue de façon très collective.

Qu’est-ce que ça vous a apporté de partager des scènes avec Antibalas, Seun Kuti ou Tony Allen?

Mauricio : Tourner avec ces gens nous a incité à garder un son unique. C’est un honneur de partager des scènes avec des artistes qui ont cette qualité musicale. C’est réconfortant de savoir qu’on ne copie personne et qu’on joue « à la brésilienne ». On a rencontré Tony Allen et vu qu’il était très amateur de musique brésilienne. Il nous a dit de jouer comme on le sentait. On ne prétend pas jouer comme dans les années 70 ou venir d’ailleurs que le Brésil. C’est difficile de dire tout ce qu’on a appris de tous ces musiciens parce qu’il y a tellement de musiciens de talent.

Cuca : Ce que j’aime chez ces gars et qui m’inspire c’est l’énergie qu’ils mettent dans leur musique. Quand on les voit en live on a toujours l’impression qu’ils dépassent leurs limites.

Quel est votre lien avec d’autres artistes de Sao Paulo comme Meta Meta?

Cuca : On est amis et connectés avec la plupart des artistes urbains de Sao Paulo. La scène indépendante de Sao Paulo est très dynamique en ce moment. Après vingt ans où elle était assez confinée elle est en pleine expansion: Meta Meta, Criolo, Tulipa Ruiz… plein de projets différents.

Mauricio : On joue dans des styles différents sans se limiter. Chacun dans l’orchestre peut jouer dans un groupe de folk ou du hip hop ou de la musique traditionnelle brésilienne, du jazz… On est dix gars complètement obsédés par jouer de la musique! On a participé à plein de projets avec la plupart de ces artistes: Criolo, Meta Meta.  Lucas Santana est sur le même label que nous Mais Um Discos. On a fait beaucoup de concerts avec lui en l’accompagnant. On a joué avec Joao Donato, le grand maître de la musique brésilienne, qui l’a représenté à l’intérieur et en dehors. De la bossa nova des années 60 jusqu’à maintenant. Il a même enseigné à Tom Jobim. C’est la meilleure personne avec qui on pouvait travailler. D’un petit concert underground… à Joao Donato. On a aussi joué avec Banda Black Rio le célèbre groupe des années 70, dont notre tromboniste est leur tromboniste officiel.

Votre disque s’appelle « Ocupai ». Que vouliez-vous occuper?

Cuca : Le titre est lié au mouvement « Occupy » qui s’est étendu dans les grande villes du monde entier. On avait envie de ramener ce mouvement à Sao Paulo parce que c’est une ville très agressive. Le peuple a besoin de manifester le fait que la rue lui appartient. Occuper la rue avec l’art, la musique. On essaie de procurer de l’art gratuitement à la communauté de Bixiga. On a développé notre propre festival d’art de rue à  Bixiga avec des artistes locaux et invités, des graffeurs qui performent dans la rue. Une manière de rendre à notre quartier ce qu’il nous a donné.

Comment avez-vous vécu les événements qui ont troublé l’organisation de la Coupe du monde 2014 au Brésil?

Cuca : Tout a explosé en juin 2013 avec des mouvements de protestations d’une ampleur que je n’avais jamais vu avant. C’était au moment où on enregistrait cet album. On est très liés avec notre quartier. On a participé aux marches. L’organisation de la coupe du monde a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. C’était le symbole de tout ce qui n’allait pas dans le pays.

Mauricio : Au moment de cette coupe du monde il y a eu plein de mauvaises choses. Ça faisait du bien ce genre d’initiative. Le Brésil est toujours un pays émergent. On a que cinq-cents ans d’existence. On n’a toujours que des libertés et des droits basiques. Quand ça s’améliore un peu on en profite pour demander un peu plus. C’est positif si n’a pas été que des revendications en l’air.  Les partis politiques brésiliens se battent pour récupérer ce mouvement. On se bat pour éviter ça et garder notre liberté de penser. Il y a eu beaucoup de tensions entre les manifestants et les organisateurs qui gèrent le business du Mondial. Ce sont des problèmes qui ne sont pas d’aujourd’hui. Ça date de très longtemps.

Qu’envisagez vous pour la suite?

Cuca : Maintenir dix personnes ensemble au Brésil est vraiment un challenge. Pour ça on travaille comme des damnés, en répétition, en concert, à composer. On a tourné au Maroc et on a adoré fusionner notre musique avec des musiques locales. On aussi aimé jouer dans le Nordeste et échanger des expériences. On ne sait pas où la musique va nous conduire mais c’est sûr qu’il y aura beaucoup d’énergie etde travail.

Mauricio : On cherche au fond de nous mêmes. On essaie d’apprendre de nos expériences. On est heureux de travailler avec ce qu’on aime. Le Brésil n’est pas un pays qui fait vivre les musiciens. C’est un gros challenge de garder les musiciens heureux de jouer. On espère revenir à Paris et dans plein d’endroits qu’on ne connaît pas encore et y ramener cette musique brésilienne.

>> Interview réalisée par Julien Le Gros

En savoir plus:

https://soundcloud.com/bixiga70

http://www.bixiga70.com.br/



About the Author

Julien Le Gros
Je suis journaliste indépendant spécialisé dans les musiques noires, de l'Afrique en passant par les diasporas. Pigiste entre autres pour Afriscope Africultures Jazz Magazine Mondomix, j'ai pu interviewer de nombreux artistes internationaux comme Leon Ware, Patrice Rushen, Mulatu Astatké, Alpha Blondy, Malavoi, Femi Kuti, Jon Hendricks ou encore Hugh Masekela.




 
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