FONKADELICA
Webzine Funk Soul & Groovy


Interviews

18 février 2014

ANTHONY JOSEPH : rencontre – interview « J’aimerais travailler avec Tricky »

Exit le Anthony Joseph façon « Spasm band ». « Time », entièrement mis en musique par Me’shell Ndegeocello est un album de poésie. Et c’est assez convaincant. Rencontre interview de Julien Le Gros pour Fonkadelica. 

Pourquoi ce titre « Time » ?

Beaucoup de chanteurs ont chanté sur le temps. ça vient du fait qu’on n’avait que cinq jours pour enregistrer onze chansons. Ça nous semblait impossible. Me’shell Ndegeocello m’a dit: « Travaillons sans compter. Oublions le temps. » « Time » c’est devenu l’élément qui a permis d’assembler les pièces du projet. Est-ce qu’on allait finir « on time »?  Quand vous écoutez l’album, dans beaucoup de chansons, Me’shell joue avec le temps et ré arrange les riddims afin que le temps s’écoule à l’intérieur du morceau. Et puis, le temps est le stabilisateur universel. On a tous cela en commun. C’est ce qui nous permet d’exister et de communiquer.

Pourquoi un album de « spoken poetry »? 

Cette idée est venue de Me’shell. Elle m’a proposé de faire un album consacré à la poésie. C’est ce qu’elle aimait le plus dans mon travail: les titres dédiés à la poésie. C’était super pour moi parce que ça revenait à faire ce que je sais faire le mieux: ma vocation originelle qui est d’être un poète. C’était intéressant parce qu’elle tenait à ce que je ne fasse rien que j’avais déjà fait: le « Spasm band » et le funk afro carribéen. Elle voulait aller complètement à l’opposé de ça.

Il paraît que vous vous êtes rencontrés à Paris, dans les locaux du label Naïve

Je faisais une interview, juste comme maintenant. Me’shell s’est incrustée, nous a interrompu et a dit: « Anthony Joseph! Je voulais vous saluer. J’aime votre travail. » ça m’a scotché parce que c’est une de mes idoles. On a pris des photos ensemble. On s’est très bien entendus. Le courant passait. On a échangé nos coordonnées et gardé contact. On s’envoyait des emails. Comme je cherchais un producteur je lui ai proposé. On a correspondu pendant un an et demi, le temps de régler les affaires, le management. On a composé. On s’envoyait des poèmes. Jusqu’à ce que ça prenne forme.

Comment a t-elle travaillé sur les morceaux ?

Je n’en sais rien. Rires  Elle m’envoyait deux minutes de la chanson à titre de démo sur laquelle elle a travaillé avec un logiciel sur son ordinateur. Elle me disait: « Essaye ça! Mets des paroles dessus! » Je lui ai renvoyé des poèmes. Elle composait sa musique dans son coin. Mais je n’avais pas entendu le résultat final avant qu’on se retrouve en studio. Le premier jour d’enregistrement j’ai réalisé que son orchestre connaissait toutes les chansons, les arrangements que je n’avais jamais entendus! Pendant ses tournées, elle répétait avec l’orchestre pour le préparer. Les musiciens connaissaient tout par coeur. J’étais surpris et rempli d’humilité qu’elle s’investisse autant dans ce projet. C’était splendide. Toutes les chansons étaient prêtes. Il n’y avait plus qu’à enregistrer. C’est pour ça qu’on a réussi à le faire en cinq jours. Elle savait exactement ce qu’elle voulait.

anthony joseph time

Ce n’est pas un album de groove mais il y a des musiciens groovy comme le percusssionniste Roger Raspail, le flûtiste Magic Malik

Je connais Roger Raspail depuis plusieurs années. On a travaillé sur différentes choses. Quand Me’shell a dit qu’elle voulait un bon percussionniste j’ai suggéré son nom. Je n’avais jamais rencontré Magic Malik avant. Mon manager l’a recruté. Me’shell avait son orchestre mais elle avait besoin en plus d’un flutiste et d’un percussionniste.

Le titre « Michael X » est-ce un hommage à Malcolm X? 

En partie. La chanson traite d’un personnage bien spécifique, très connu à Trinidad qui a essayé d’être une version « british » de Malcolm X. En réalité, il s’est avéré un criminel, un individu douteux. Ce poème lui est consacré pour le garder dans les mémoires. C’est une figure de la culture trinidadienne. C’est un mythe même si c’est un criminel. C’est un anti-héros, un charismatique militant criminel. Il a fait le chemin inverse de Malcolm X. Rires

Quand on écoute ce titre on pense aux prémices du Hip Hop

C’est le feeling qu’on voulait avoir dans ce morceau. Une inspiration seventies, à la façon des Last Poets. Un poème militant à la façon des « Last Poets », viscéral, violent. Les « Last Poets » ont cette écriture acérée. J’avais leurs poèmes de l’époque en tête. J’ai dit à Me’shell que j’aimerai quelque chose avec juste  voix des percussions et une batterie. C’est ce qu’elle a fait. J’ai ajouté une touche spirituelle trinidadienne dans les choeurs directement imprégnés de l’église baptiste.

Qu’est-ce que le Rapso que vous utilisez dans le titre: « Kezi » ?

Le Rapso est une forme de la musique de Trinidad qui a été développé par le « Network Riddim Band » et leur leader Brother resistance, à Port of Spain, à la fin des années 70. Ils mélangeaient le Calypso, les riddims Funk et un goût revendicatif pour les chroniques sociales. Ce n’était pas le rap qu’on connaît en terme de Hip Hop. Ça ressemblait plus à Gil-Scott Heron, aux « Last Poets ». Des gens qui scandent des mots sur des beats calypso et funk, avec beaucoup de percussions, des idéaux afro centristes. Ils abordaient les problèmes sociaux dans les Caraïbes. Il y en avait plein dans le Trinidad des années 70. C’est l’origine du Rapso. A l’heure actuelle, beaucoup d’artistes ont modernisé le son. Des groupes comme « 3 canal » et  « Ataklan ». Ils ont utilisé le drum machine, les différents styles de musiques électroniques. Le Rapso contemporain est très différent du traditionnel. C’est plus orienté vers la danse. Mais il y a toujours cette dimension de critique sociale. C’est ce style que j’ai voulu capter pour cette chanson. Ça parle des problèmes actuels de la société trinidadienne. J’avais besoin d’un style qui corresponde à ça et permette aussi aux gens de danser. Même si je raconte une histoire très triste. C’est ce contraste qui fait que ça fonctionne.

D’ailleurs vous avez entamé une biographie du chanteur de Calypso : Lord Kitchener

Lord Kitchener était à mon avis le plus grand des calypsonians qui ait jamais vécu. Au même titre que Mighty Sparrow. Ils sont de la même époque. Lord Kitchener est mort en 2000. Sparrow est toujours vivant. Ils ont été les deux titans de cette musique pendant de nombreuses années. Ils ont été la référence qui a fait marcher ce style. J’ai écrit ce que j’appelle une biographie fictive de Lord Kitchener sur sa vie à Trinidad, en Angleterre et son retour à Trinidad. C’est un récit fragmenté avec des voix différentes qui témoignent de cette histoire. J’espère que ça sera sorti dans un an. Qui sait? BBC Radio 4 produit cet été un documentaire basé sur ce livre.

ANTHONY JOSEPH HIDIRO 2

Il paraît que vous avez mis du temps à percer en Angleterre

J’ai eu des difficultés dans le sens où c’est compliqué de s’embarquer dans une carrière musicale. Au début, si tu ne fais pas quelque chose de mainstream ou de commercial tu galères. Tu restes dans l’underground longtemps. Tu galères encore et encore jusqu’à ce que tu trouves une porte de sortie. Quand j’ai commencé à Londres, au début des années 90, je faisais du Black Rock. C’était dur. Aucun label à cette époque ne signait un groupe de Black Rock. Il y avait « Living Colour » et « Bad brains » aux États-Unis et ça s’arrêtait là. A Londres? Rien « Skunk Ananzie » est venu après. Ce n’était pas une question de faire de l’argent et d’intégrer un gros label. On était jeunes et on s’amusait. Ensuite, ma musique a changé jusqu’à ce que je trouve une voie. Cette voie a été de revenir à mes racines. Être moi, un trinidadien. C’est là que les labels se sont intéressés à moi.

Vous avez aussi un texte dédié aux femmes

« Girl with a grenade » c’est un poème que j’ai écrit pour Malala Yousafzai, une jeune pakistanaise qui était visée par les talibans. Ils voulaient la supprimer. J’étais inspiré par son histoire et par elle-même. Quand j’ai vu en interview sa force, son intelligence je me suis dit: « Cette fille mérite qu’on lui consacre quelque chose de spécial.» Je pensais aussi, en substance, à l’obsession de certaines personnes pour une cause. Les talibans ont une idéologie, une direction à suivre. Jusqu’où sont ils prêts à aller pour défendre cette idéologie? Jusqu’à quel point sont-ils prêts à détruire? Si tu es prêt à détruire tes enfants on arrive encore à un autre niveau. J’ai essayé de commenter cette situation. Il y a des gens pour qui leur idéologie est si importante qu’ils sont vraiment prêts à tout, même à tuer des enfants. Ce n’est pas le sujet le plus facile à traiter. Je l’ai écrit de manière rendre hommage à Malala et aux gens qui mènent le même combat qu’elle.

Vous êtes professeur à l’université à Londres Utilisez vous vos poèmes durant vos cours ?

Jamais! Très occasionnellement je leur montre quelques textes en mode: « Votre professeur sait de quoi il parle! » De manière générale, je me sers de la littérature classique. J’enseigne dans des classes d’expression littéraire. Je leur apprends à écrire, à produire leurs propres textes, à développer leurs propres idées. Je fais ça depuis dix ans. Mine de rien

Allez vous revenir au « Spasm band » ?

Je ne sais pas. Le « Spasm band » était un concept. J’ai créé un orchestre qui correspondait à ce concept. Je ne sais pas si je reviendrais à ce concept. Ça fera toujours partie de moi et de mon identité. Même dans le nouvel album il y a un petit aperçu de ça. On verra bien. Qui sait ?

Comment définissez vous votre identité ?

Mon identité est un fluide qui se déplace. Je change comme tout le monde. On devient de nouvelles personnes au fil du temps. Nos corps vieillissent. Il y a une constante c’est que je suis trinidadien, né et grandi à Trinidad. Je suis un caribéen. C’est mon école de la vie, qui a fait ce que je suis, la manière dont j’utilise le langage, dont je m’exprime sur scène. Je suis aussi un poète, et un poète issu de Trinidad. Ce sont les éléments intangibles qui me font dire: Voilà qui je suis! » Mais tout le reste est en évolution permanente.

Trinidad est une société multiculturelle. Ça vous a permis d’avoir une oreille attentive sur toutes sortes de musiques..

Absolument! J’ai grandi en écoutant du Calypso mais aussi les Jackson Five, Bob Marley, Black Sabbath, Fela Kuti et Iron Maiden. J’écoutais de tout. J’ai grandi au sein de la classe moyenne. Beaucoup de mes amis écoutaient du Rock américain. Ça m’a inspiré. Tout était permis. Il n’y avait pas de règles. On ingurgitait tout ce qu’on pouvait trouver. J’ai grandi avec cet appétit pour la musique. Pour moi, n’importe quel musicien doit être comme ça. En tant qu’artiste on est sur une fréquence sur laquelle beaucoup de gens interagissent. On doit écouter toutes sortes de musiques.

Quand on écoute le titre « Tamarind » c’est à « Sly and the family Stone » qu’on pense

Je ne recherchais pas un son en particulier. Me’shell a tout composé de A à Z dans l’album. J’ai écrit les paroles. Je lui ai donné des idées. Mais c’est elle qui a articulé la musique pour qu’elle colle avec les paroles. Je ne lui ai pas donné de musique en lui disant: « J’aimerai que l’album sonne comme ça » Elle a oeuvré pour que ça colle à chaque mot que je prononce. Elle n’a rien imposé du style: « Je te donne ça! Chante dessus! » Elle a travaillé pour trouver la vibe, le feeling musical pour chaque poème. C’est un enregistrement réussi parce que c’est une productrice attentive et ouverte d’esprit. Le côté « Sly and Family Stone » c’est la vibe qu’elle ressentait sur « Tamarind » Sur certains point je faisais des suggestions: le rapso sur « Kesi », le côté militant percussif de « Michael X ». Mais pour le reste c’était son interprétation musicale de ma poésie.

Qu’écoutez vous en ce moment?

J’écoute Khoran Futaci, un artiste que j’ai découvert à Istanbul, en Turquie. C’est du Jazz Rock, Free Jazz. C’est incroyable. J’écoute aussi pas mal de Archie Shepp, Jackie Mc Lean, J’écoute Paul Mc Cartney and the Wings: « Band on the run »

Est-ce que vous envisagez un disque tourné vers l’Afrique ?

J’ai eu quelques collaborations africaines comme Keziah Jones. Mais je ne me vois pas faire un disque africain avec plein d’artistes africains. Je considère les Caraïbes comme un des aspects de l’Afrique. La musique avec le « Spasm band » est imprégnée de l’Afrique.  Je ne ressentais pas le besoin de faire une séparation et d’aller directement en Afrique. J’ai toujours eu l’impression d’y être déjà.

Enfin, quelles collaborations aimeriez vous avoir ?

J’aimerais travailler avec Tricky. C’est un producteur qui a de bonnes idées. J’aime ce qu’il fait. Je pense qu’on peut faire de bonnes choses ensemble. Je voudrais retravailler avec Me’shell. J’ai aussi un ami à Rotterdam « White eagle Jones » qui n’est pas connu mais c’est un de mes compositeurs préférés. Il joue tous les instruments. J’ai envie qu’on fasse un album ensemble. C’est un artiste authentique et anti-commercial. Mais comme il est complètement en dehors de la recherche de ce que veulent les gens, c’est exactement ce qu’ils veulent! Rires

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>> Discographie

 En concert le 18 mars 2014 à la Boule noire à Paris

anthony joseph boule noire

 



About the Author

Julien Le Gros
Je suis journaliste indépendant spécialisé dans les musiques noires, de l'Afrique en passant par les diasporas. Pigiste entre autres pour Afriscope Africultures Jazz Magazine Mondomix, j'ai pu interviewer de nombreux artistes internationaux comme Leon Ware, Patrice Rushen, Mulatu Astatké, Alpha Blondy, Malavoi, Femi Kuti, Jon Hendricks ou encore Hugh Masekela.




 
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